mercredi 4 octobre 2017

Il était une fois... l'homme censuré ?

La série animée Il était une fois… l'homme, écrite et réalisée par Albert Barillé, aura bientôt quarante ans. Depuis sa première diffusion, de septembre 1978 à avril 1979 sur la chaîne FR3, elle a connu un nombre de rediffusions record et a été exploitée de nombreuses fois en cassettes VHS (des années quatre-vingt jusqu'au début des années 2000), puis en DVD (à partir de l'an 2000), puis en Blu-ray (depuis 2013). Pendant plus de trente ans, cette série documentaire destinée à la jeunesse, qui entend balayer toute l'histoire de l'humanité depuis l'apparition de la vie sur terre jusqu'à la fin du XXe siècle, n'a pas subi la moindre modification ni de forme, ni de contenu. Cela peut sembler curieux : comment réagirions-nous, parents, si nous découvrions dans l'école de nos enfants des manuels scolaires vieux de plusieurs décennies ? en particulier pour enseigner l'histoire, matière dont le contenu s'enrichit à la fois avec la marche des événements et par l'évolution du regard que l'on porte sur le passé ? C'est pourtant bien grâce à la bienveillance des parents d'aujourd'hui, qui étaient les jeunes spectateurs d'hier, que Il était une fois… l'homme réjouit des générations successives d'enfants.


Au début des années 2010, la société Procidis annonce que sa série-phare va subir une restauration majeure et quelques transformations. Trente années et plus de rééditions et rediffusions à partir de masters vidéo datant des années soixante-dix, cela faisait beaucoup, et ne promettait pas de franchir l'obstacle des nouveaux supports haute-définition. Pour que la série continue à vivre, il fallait revenir aux origines de la production et sortir, pour la première fois depuis 1978, les négatifs de leur laboratoire.

Les négatifs sont donc scannés au standard haute-définition 2K, les cassures réparées, les poussières nettoyées, la colorimétrie corrigée. Procidis et son prestataire Mikros ont, ensemble, mené une très belle campagne de communication pour expliquer aux futurs spectateurs le processus en cours et l'investissement que cela représentait. À l'automne 2013, le résultat était là, spectaculaire ; la série pouvait être rediffusée en HD pour la première fois, et commercialisée sur support Blu-Ray. Parallèlement, un nouveau coffret DVD vient remplacer les précédentes éditions sur ce support.

On a pu lire, ici et là, quelques avis négatifs concernant le nouveau cadrage de la série, dont l'image originelle, au format 4/3, est maintenant proposée en 16/9. Je reviendrai sur ce sujet dans un prochain article.

À la recherche de Charles Martel

En mai 2015, à la suite d'une critique de la série sur le site ForgottenSilver, paraît l'étonnant commentaire d'un internaute, qui dénonce la censure de l'épisode d'Il était une fois… l'homme consacré à l'islam (épisode 8, « Les conquêtes de l'islam »). Le même jour, un autre confirme et surenchérit.


« Épisode sur l’Islam censuré ! Charles Martel ne sauve plus l’Europe de l’islam. Il n’est même pas cité. On ne montre pas non plus les armées musulmanes en fuite !
Diffusion de cet épisode tronqué le jour de l’ascension !
Bravo France 4 ! »
(14 mai 2015 - Jean)

« Effectivement. L’épisode sur les conquêtes de l’Islam a été expurgé de certaines séquences par rapport à la première diffusion en 1978 ! Rien d’étonnant ! »
(14 mai 2015 - FILIGRANE)


Ainsi, pour des raisons que ce deuxième internaute juge évidentes (mais que j'aurais beaucoup aimé lire sous sa plume), la figure tutélaire de Charles Martel aurait été purement et simplement supprimée d'Il était une fois… l'homme.

Pris de curiosité, je m'empresse de visionner l'épisode incriminé, qu'on trouve sur Youtube dans sa version restaurée (identique à celle diffusée à la télévision et exploitée en DVD et Blu-Ray). Effectivement, point de Charles Martel.



On trouve d'ailleurs, de nouveau, dans le commentaire de cette vidéo, une allusion à cette possible coupe dans l'épisode.

« Il ne s'agit pas de l'épisode intégral, des passages concernant Charles Martel et le repli de l'Islam suite à sa victoire à Poitiers ont été censurés et supprimés pour des raisons désolantes qu'on ne peut hélas qu'imaginer facilement… »
(Boba Fett, juin 2017)



Bien étonné, mais encore dans le doute, je sors donc mon coffret DVD d'une édition antérieure à cette restauration, à la recherche de Charles Martel. Et là, dans « Les conquêtes de l'islam », stupeur : toujours pas de Charles Martel ! Mon édition DVD date de 2004 mais son contenu est, à priori, identique à celle de l'an 2000, seul le packaging est censé avoir changé. Je n'ai pas en ma possession l'édition DVD de 2000, la première sur ce support, mais j'ai les coffrets VHS sortis la même année, fabriqué à partir du même master. Un vérification rapide me confirme que l'épisode 8, sur ces cassettes vidéos qui ont dix-sept ans, est exactement le même que celui qui a été restauré en 2013. Toujours pas de Charles Martel.

De plus en plus perplexe, je sors mes cassettes VHS d'une édition plus ancienne encore, celle de 1990. Même résultat.

Une chose est maintenant sûre : il est faux d'affirmer que cette séquence a été coupée récemment, puisqu'elle n'existait déjà pas il y a 27 ans. Mais a-t-elle seulement déjà existé ? Les effluves de complotisme qui émanent des commentaires qui m'ont propulsé dans cette recherche sont-ils plus pernicieux encore que je croyais, regrettant (de bonne ou de mauvaise foi) une séquence qui n'a jamais existé ?

La clef de l'énigme

Je commence à envisager de me rendre à l'Ina pour visionner l'épisode tel qu'il a effectivement été diffusé en novembre 1978. Mais je commence, aussi, à sérieusement m'interroger. À me dire que j'ai déjà, sans doute, passé beaucoup plus de temps à vérifier cette information que ne l'ont fait ceux qui l'ont publiée et relayée, et que j'aurais dû, déjà, parvenir à une conclusion. J'en tire deux hypothèses :
– soit la séquence n'a jamais existé (et tout est faux, il n'y a pas eu censure) ;
– soit… elle existe bel et bien.

Plusieurs personnes paraissent se souvenir de cette séquence, ce n'est probablement pas pure invention. Et si elle existe, il suffit de la trouver. Une fois que j'en suis arrivé là, en trois minutes, c'est fait. Je parcours en accéléré l'épisode 9 qui, heureux hasard, est consacré aux rois de la dynastie carolingienne, à laquelle Martel a donné son nom. Et bien sûr, bingo ! Charles Martel, Poitiers, les arabes, tout le monde est au rendez-vous.

Là où se loge l'erreur des paranos « on m'a coupé Charles Martel » et où, en même temps, Il était une fois… l'homme est une grande série, c'est que les deux épisodes concernés (8. « Les conquêtes de l'islam » et 9. « Les carolingiens ») proposent deux séquences similaires, au montage légèrement différent, pour évoquer le même événement. Le choc entre les armées de l'islam et celui des armées occidentales y est montré deux fois, de deux points de vue différents. La première fois, du point de vue arabe, dans l'épisode 8. La deuxième fois, dans l'épisode 9, le point de vue est occidental et la séquence se prolonge par l'évocation de Charles Martel.



Qui sont les désinformateurs ?

Il n'y a donc pas eu de censure concernant l'islam dans la version restaurée d'Il était une fois… l'homme. Les complotistes peuvent aller se rhabiller. Mais pourquoi cette fixation sur Charles Martel ?

Aujourd'hui, une partie de l'extrême-droite française ressasse l'idée selon laquelle Charles Martel aurait eu, de tout temps, une importance centrale dans le « récit national », jusqu'à ce qu'il en soit récemment gommé. Rien n'est plus faux. Comme l'ont montré les chercheurs William Blanc et Christophe Naudin, cette figure de l'histoire de France a vu son importance varier selon les époques, les régimes politiques et les courants de pensée. Dans le livre qu'ils ont consacré à ce sujet (Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'histoire au mythe identitaire, Libertalia, 2015), ils évoquent d'ailleurs, en passant, la série d'Albert Barillé qui nous occupe aujourd'hui :
[…] la télévision française parle peu de Charles Martel. Outre une émission historique de 1974 consacrée à l’affrontement de 732, le dessin animé de vulgarisation historique Il était une fois l’Homme (1978), évoque la bataille de Poitiers tant du point de vue des Arabes que de celui des Francs (les différentes incarnations des héros, Pierre et Gros, se trouvent en effet dans les deux camps).
Il y a près de vingt ans, Bruno Mégret, à la recherche d'une figure emblématique susceptible d'être au MNR ce que Jeanne d'Arc était au Front national, s'emparait de Charles Martel. En janvier 2015, après les attentats que l'on sait, Jean-Marie Le Pen affirmait « je ne suis pas Charlie du tout, je suis Charlie Martel si vous voyez ce que je veux dire ». La fachosphère ne l'avait d'ailleurs pas attendu pour brandir cette référence et dès 2014, des internautes peu avisés voulaient nous faire croire, donc, que certaines instances occultes, jamais nommées (le complot islamophile ?), avaient réussi à faire disparaître ce personnage historique d'un dessin animé. Eh bien, il n'en est rien !

Conclusion

Aucune censure n'est venue altérer Il était une fois… l'homme concernant Charles Martel et l'islam. On peut même dire, en revoyant l'épisode 9, que des clichés anciens y subsistent qui mériteraient discussion (la voix off affirme tranquillement « Charles Martel vient de sauver l'Europe de l'Islam »).

Mais il reste une question plus générale : la série a-t-elle, oui ou non, subi des transformations au cours du temps ? Comme je l'évoquais en introduction, cela pourrait se justifier : un enfant qui découvre aujourd'hui l'histoire par le prisme de cette série, c'est un enfant de 1978 qui apprendrait l'histoire dans un livre de 1938… en 1978, ç'aurait été impensable et vu de 2017, ça le reste largement. Il y a des choses terriblement datées, comme le regard porté sur la place des femmes et celle du personnage de Pierrette en particulier. (Dans le premier épisode, pendant une scène de chasse, un plan de coupe sur deux femmes homo habilis regardant avec un sourire béat les mâles en train de poursuivre un mammouth vaut son pesant de cacahuètes.)

Il était une fois… l'homme, cependant, n'est pas un manuel : c'est un récit, avec son rythme, ses personnages, ses musiques, ses émotions. Il me semblerait bien périlleux de vouloir mettre à jour le contenu car cela impliquerait de modifier la forme. Mais qui suis-je pour affirmer que cela n'a pas été le cas ? Il était matériellement difficile, à moins d'échelonner ce travail sur plusieurs mois, de visionner en parallèle les 26 épisodes sur les différentes éditions à ma portée, comme je venais de le faire pour l'épisode 8.

J'ai donc écrit à Procidis pour poser tout simplement la question : la série a-t-elle connu des modifications dans son contenu (montage, texte de la voix off) lors de sa restauration en 2013 ? Quelques jours plus tard, j'ai reçu une réponse éclairante de Gilles Bourgarel : Nous avons restauré à l'identique Il était une fois… l'homme et Il était une fois… la vie sans rien modifier afin de rester fidèle à l'œuvre originale. Le seul changement est constitué par le raccourcissement du générique de … la vie d'environ 30 secondes.

C'est dit !

Les deux séries ont tout de même subi une transformation cruciale puisqu'elles sont maintenant exploitées en 16/9. J'y reviendrai dans un très prochain billet.

© Hervé Lesage de La Haye, septembre/octobre 2017.

 
Sources :
— William Blanc et Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l'Histoire au mythe identitaire, Libertalia (2015). ISBN 978-2-918059-60-8
— Éric Aeschmann, « Depuis quand Charles Martel est-il un héros de l'histoire de France ? », L'Obs, 18 avril 2015.
— Lauren Provost, Jean-Marie Le Pen appelle à voter Front National et déclare "Je suis Charlie Martel" après l'attentat de Charlie Hebdo, huffingtonpost, 09/01/2015.
« Il était une fois l’homme : restauration 2K », Jérôme, Forgotten Silver, 22/11/2013.
 
Merci à Gilles Bourgarel, de Procidis, pour ses réponses.

12 commentaires:

  1. Merci pour ce passionnant papier Hervé.
    Il me tarde de lire votre avis sur le cadrage 16/9.
    J'ai relu le mien il y a quelques minutes. Peut-être ai-je été un poil catégorique dans mes propos. Je nuancerai peut-être davantage mon avis aujourd'hui. Bref.

    Jerome
    Forgotten Silver

    RépondreSupprimer
  2. Merci ! (Mais comment faites-vous pour réagir aussi vite ? Je suis épaté.) Votre article me semble très nuancé, au contraire. Le mien sera peut-être plus critique ou, en tout cas, plus appuyé dans sa critique… j'attends encore quelques informations demandées à Procidis avant de publier.

    RépondreSupprimer
  3. en fait, je n'avais pas le blu-ray quand j'ai écrit le texte, il n'était pas sorti. Je me suis basé sur le making of de la restauration et de mes dvd Sony. Donc, il y a peut-être des nuances à apporter sur les cadrages du blu-ray.

    Ps : Pour la rapidité, pas de magie, je suis juste le flux rss de votre blog

    RépondreSupprimer
  4. Malheureusement le making of a été retiré de Youtube et semble avoir disparu de la surface du web (je n'ai pas réussi à le retrouver, j'aurais dû le sauvegarder en son temps). Si vous l'avez, je suis preneur !
    Pour autant que je sache le cadrage 2013 des Blu-ray, des DVD, de la version Youtube et de la version diffusée sur France 4 est le même mais cela mériterait sans doute d'être vérifié.
    Pour ma part, je suis en train de comparer le cadrage télé de 1978, celui de 2000 en DVD et celui de 2013 sur Youtube & en DVD, ça donne déjà des choses intéressantes.

    RépondreSupprimer
  5. j'avais fait ce type de comparatif sur la série Cosmos 1999, en comparant la diff 1976 en France, le dvd et le blu-ray.

    http://www.forgottensilver.net/2012/07/11/cosmos-1999-comparatif-image-1976-2005/

    RépondreSupprimer
  6. Merci pour cet article et ces recherches.

    RépondreSupprimer
  7. Excellent article, que je vais largement diffuser. En revanche, c'est Christophe Naudin, pas Gaudin, merci ;)

    RépondreSupprimer
  8. Découvrant ce site, je suis ravi et je vais m'empresser d'aller chez le disquaire (!) acheter les Blu-ray pour faire découvrir à mon fils cette épopée (de l'Histoire, pas de cette histoire).
    Merci pour cette article.

    RépondreSupprimer
  9. Merci pour cet article Hervé, je l'ai découvert auprès de M. Barbaud. Comme je développe une thèse sur ce sujet, j'était étonné par cette discution, puisque j'ai revu toutes les épisodes récemment et me semblait même étrangère l'idée de trouver Charles Martel dans l'épisode 8, les coquettes de l'islam. Enfin, ton article l'ai fait regarder autrement ce que des spectateurs mémorisent lors des émissions.
    J'ai hâte de lire tes autres articles.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ("Découvert auprès de M. Barbaud"... Jean Barbaud himself ??? Mais comment diable est-ce possible ?)

      Supprimer