mercredi 28 juin 2017

Je hais les journalistes

 
Pour JB.



Je hais les journalistes. D'ailleurs, mon plus vieil ami, mon meilleur ami, est journaliste. Je ne manque jamais de lui signaler quand un de ses confrères a écrit une bêtise ou fait la preuve indirecte de son ignorance. Vous écrivez vite, vous publiez vite, vous ne vérifiez rien, en particulier dans le domaine culturel (pour le judiciaire, c'est souvent plus rigoureux mais pour le culturel… j'aime le cinéma ergo je connais mon sujet ergo je ne vais quand même pas sortir un dictionnaire du cinéma ? donc je ne vérifie rien, cqfd).

Conséquence : si moi, lecteur, je lis un papier consacré à un sujet auquel je m'intéresse de près, donc dans lequel j'ai une culture solide, les erreurs tombent au cours de la lecture, comme des fruits mûrs. Je me rappelle la mort de Kubrick, en mars 1999 : pétri de tristesse et fétichiste, j'achète toute la presse que je peux trouver (quotidiens nationaux, régionaux, étrangers, hebdomadaires, revues de cinéma, j'en ai deux cartons) et ça ne loupe pas : dans 50 % des papiers, les mecs ne savent pas combien mettre de Y à Barry Lyndon. En mon for intérieur, j'éructe.

Tiens, cette semaine Télérama célèbre les cent ans de l'animation japonaise. Goldorak en couverture ! Incroyable. (On parle du supplément « Sortir », hein, faut pas déconner non plus). L'image choisie est un jpeg ignoble car beaucoup trop agrandi où les couleurs baveuses sont attaquées par des pixels aux contours bien visibles, dans un ensemble qui pourrait être la métaphore graphique de la dualité onde-particule. Cela serait-il passé si la couv était un Picasso ? (Au fond, j'espère que non.)

L'article, de deux pages, se tient. Amusant de voir que pour illustrer un siècle de création, les trois productions choisies tiennent dans un mouchoir de poche chronologique (1975 pour Goldorak, 1978 pour Albator le corsaire de l'espace, 1983 pour Signé Cat's Eyes) et qui sont toutes arrivées en France sensiblement au même moment et par le même canal — il ne manque qu'une statue à l'effigie de feu Bruno-René Huchez, mais pourquoi pas ?

On rappelle avec une pudeur de gazelle les polémiques qui ont accompagné l'arrivée de beaucoup de séries japonaises en France (pas toutes ! et il serait intéressant de se pencher sur ce sujet), et de fait ç'avait commencé fort, avec le fulguropoing Godwin « Goldorak est-il nazi ? »

En son temps, Télérama n'avait pas été le dernier à tirer à vue sur l'ambulance des « japoniaiseries » (néologisme qui avait beaucoup amusé mon père) crucifiées notamment (… je parle de mémoire, faudrait vérifier !) par l'excellent Bernard Génin et se laissant aveugler par quelques conventions bien visibles mais peu signifiantes (la qualité de Candy était-elle nécessairement inversement proportionnelle à la taille des yeux de l'héroïne ?). Je ne vais pas, trente ou trente-cinq ans plus tard, crucifier Télérama, que je n'ai jamais cessé de lire depuis que je sais lire, mais c'est intéressant de voir que la presse rate généralement les occasions de faire un brin d'autocritique, même les plus belles.

Deux pages qui ne mangent pas de pain, donc, et pour finir le fruit tombe, superbe : Stéphane Jarno ne sait pas écrire le nom d'Émile Cohl. Bon ben voilà. Ite missa est.


© Hervé Lesage de La Haye, juin 2017.