mardi 21 juillet 2015

35 ans après, l'épisode pilote d'Ulysse 31 enfin retrouvé en français

En 2007, cette ébauche de premier épisode apparaissait sur Internet doublée en japonais. Enfin retrouvée, sa version française d'origine permet de voir Ulysse 31 tel qu'il a failli arriver sur nos écrans à l'automne 1980.

(Premier extrait)


Ulysse 31 est un cas à part dans l'histoire du dessin animé français : une série conçue et écrite par des scénaristes français (Jean Chalopin et Nina Wolmark), créée graphiquement par des dessinateurs français (François Allot, Philippe Adamov et Bernard Deyriès), puis adaptée par des graphistes japonais et animée au Japon sous la direction conjointe de réalisateurs français et japonais.

Dans cette coproduction, le savoir-faire japonais a servi les ambitions d'un scénario aux résonnances universelles, inspiré d'Homère et de la mythologie grecque. Pourtant, le chemin avait été long, de l'ébauche du projet, porté par la DIC, petite société de production tourangelle devenue multinationale, jusqu'à sa mise en production avec le studio japonais TMS. De grandes tensions entre les équipes françaises et japonaises, et peut-être à un degré comparable, de grandes tensions au sein même de l'équipe française, ont parfois menacé le projet de ne jamais arriver à bon port.

Légendes

En 1980, le réalisateur français René Borg est aux commandes du premier épisode de la série, en tandem avec le réalisateur japonais Shigetsugu Yoshida. La tension est considérable. Borg est habitué aux productions expérimentales ou artisanales, et tient en horreur l'animation industrielle. Il veut imposer à l'animation Ulysse 31 des exigences techniques qui dépassent les standards de la production télévisée japonaise. De son côté, le personnel du studio japonais TMS a sa manière de travailler, et ne peut se plier, à coût égal, aux exigences d'un Français par ailleurs guère diplomate et à la parole peu amène quand il évoque l'animation à la japonaise. De surcroît, pour la DIC, la société de production française, les délais sont courts : il faut absolument présenter un premier épisode complet à Cannes, au Marché international des programmes de télévision (MIP-TV), en avril 1980, pour vendre la série aux diffuseurs du monde entier. Si l'on ajoute à cela l'éloignement géographique, on peut accorder quelque crédit à la légende qui veut que Jean Chalopin (scénariste et producteur) et Gilbert Wolmark (directeur commercial, époux de la coscénariste Nina Wolmark) découvrent cet épisode à Cannes, peu avant qu'il soit projeté, et tombent des nues.

L'Odysseus de 1980, dit « le pneu »

L'épisode est faible dramatiquement, peu conforme graphiquement à l'idée qu'ils s'en faisaient, et beaucoup d'idées ne fonctionnent pas une fois animées. Le vaisseau d'Ulysse, en particulier, est une catastrophe. Immédiatement, la décision est prise : cet épisode ne peut pas être montré aux professionnels. Il ne peut pas être conservé en l'état. Il faut tout refaire, il faut s'en donner le temps. C'est raté pour le MIP de 1980, cela donne une année complète pour corriger le tir.

Une autre légende veut que René Borg, sous prétexte que cet épisode contenait un plan (un seul plan !) qui n'était pas animé selon ses critères de qualité, annonce, à peu près au même moment, qu'il jette l'éponge. Jean Chalopin fait tout pour le convaincre de rester, mais René Borg n'est pas homme à revenir sur une décision, même prise sous le coup de la colère ; il restera donc dans l'équipe avec la fonction honorifique de « conseiller artistique ».

D'aucuns chuchotent que cette légende est celle que Borg s'est bâtie et que la réalité est sans doute moins romantique : le refus d'exploiter « son » épisode sonne pour lui comme un désaveu et il n'a pas d'autre choix que de se retirer. Mais Borg est, aussi, celui qui a conçu l'idée (brillante) de Nono le petit robot, et qui a dessiné le personnage. Ulysse a besoin de Nono. La production a encore besoin de René Borg. C'est peut-être la première raison pour laquelle, malgré le fiasco du printemps 1980, l'homme conserve un poste et verra son nom au générique de la série.

Nono et Ulysse

La suite, elle, est mieux connue : le tout jeune Bernard Deyriès, adoubé par ses pairs de la TMS, prend la direction de la réalisation, et se met au travail avec l'équipe japonaise. Le design de la plupart des personnages est revu, notamment par le directeur de l'animation Shingo Araki, et les 26 épisodes de la série sont animés à la japonaise. Le résultat arrive donc sur le petit écran français à l'automne 1981, avec un an de retard, et connaît un succès sans précédent. Ulysse 31, maintes fois rediffusé au cours des décennies suivantes, s'impose comme un classique. À la fin des années quatre-vingt-dix, l'explosion du marché vidéo des séries animées permet à Ulysse de connaître quatre intégrales successives, d'abord en VHS (1999), puis en DVD (2002, 2005, 2007), pour un succès commercial qui ne se dément pas.

L'une des jaquettes fantaisistes de 2007
(cliquer pour agrandir)

Récupération

Entre temps, la vague du dessin animé japonais et celle du manga ont déferlé sur le public français et la génération des premiers spectateurs d'Ulysse 31, trentenaires et jeunes quadras, a procédé à une paradoxale récupération de leur série comme objet japonais, forcément japonais : oubliés Allot et Adamov, ce sont Shingo Araki et Michi Himeno qui concentrent l'admiration des fans. On ne prête qu'aux riches : Araki, directeur de l'animation d'Ulysse 31, a dessiné et animé Goldorak et Les Chevaliers du Zodiaque, objets de culte pour le public français. Pourtant, il suffit de voir certaines esquisses de décors ou de personnages signées d'Allot et d'Adamov pour constater à quel point elles sont proches de ce que l'on voit à l'écran dans la série terminée.

Par contamination, cette amnésie touche même les jaquettes des DVD français de 2007, où des crédits quasi révisionnistes entérinent cette vision japanophile, niant l'évidence consignée pourtant dans les titres du générique de fin ; cerise empoisonnée sur ce gâteau, le nom de Nina Wolmark disparaît totalement, au profit du nom de Chalopin, crédité comme seul créateur et auteur de la « structure scénaristique », ce qui suggère que même le scénario, au fond, n'est pas le fait d'auteurs français. (La mention de René Borg au titre de « conseillé artistique » suggère toutefois que ces jaquettes ont été réalisées à la va-vite et que leur contenu n'a pas été vérifié.)

2005, 2007 : on reparle du pilote

Le premier épisode rejeté de 1980, lui, a sombré dans l'oubli. Le grand public ignore son existence. En 2005, lorsque la série connaît les honneurs d'une édition DVD « premium », pas exempte de défauts mais bénéficiant d'une présentation luxueuse, les livrets évoquent cet épisode comme le pilote de la série et en offrent même quelques images. Mais l'éditeur se trompe : une partie des images reproduites sont des images promotionnelles antérieures à la réalisation du premier épisode d'avril 80 ; ce sont des études sur cellulos, magnifiques, mais pas des photogrammes. Le mélange des photogrammes authentiquement tirés du pilote et de ces dessins préparatoires donne une idée fausse de cet épisode disparu et l'embellit plutôt : les superbes images spatiales réalisées par Manchu sont très éloignées des vaisseaux plutôt tristes qui ont réellement été animés à l'écran.

En avril 2007, un Japonais dépose, sur une plate-forme de partage, la numérisation d'une VHS très abîmée : celle du premier épisode abandonné de 1980. La vidéo est ravagée par le temps, les dialogues sont en japonais non sous-titré… la chose aurait pu passer totalement inaperçue. Mais Ulysse 31 a ses fans, et très vite, cet épisode que l'on s'accorde à appeler « pilote » fait le tour des sites d'hébergement de vidéos. À l'été 2015, on en compte une quinzaine d'avatars sur Youtube et Dailymotion, parfois d'un seul tenant, le plus souvent scindé en deux ou trois parties ; le tout dépasse les 95 000 vues. Pas mal, pour un film vieux de trente ans et qui a été jugé commercialement inexploitable.


En France, ce petit film est reçu avec curiosité et intérêt, mais il n'est que très peu chroniqué et commenté. Détail décevant, en huit années, il semblerait qu'aucune communauté de fans n'ait pris le temps de créer une version sous-titrée en français ; la portée de cet épisode en est évidemment réduite.

Par ailleurs, la question de l'existence même d'une version française pour cet épisode se pose. Dans leur ouvrage de référence consacré aux productions de la DIC (Les Séries de notre enfance, Pollux, 2012), Maroin Eluasti et Nordine Zemrak indiquent que Jean Chalopin n'a pas conservé de copie de ce pilote, mais ne donnent guère de précision sur la langue dans laquelle il a été écrit et doublé. Sur l'indispensable Planète jeunesse, la fiche consacrée à Ulysse 31 évoque l'hypothèse d'une version française, sans toutefois la valider.

Le cyclopeLe chef des moines prend Noumaïos en otage

Depuis son apparition sur le web en 2007, inévitablement, l'absence de dialogues français renforce donc le sentiment que ce pilote est le brouillon japonais d'une série franco-japonaise et empêche de le prendre pour ce qu'il est : le premier épisode que les spectateurs français ont failli voir à l'automne 1980.

La VF retrouvée

Aujourd'hui, grâce à un professionnel de l'animation qui en a conservé une copie VHS, je confirme ici-même que cet épisode français a existé et existe encore.

La copie numérique que j'ai à ma disposition est abîmée, autant que la copie japonaise de 2007, et légèrement incomplète car une vingtaine de secondes de dialogue sont effacées. Mais il s'agit d'un document de grande valeur, qui révèle une étape passionnante dans la genèse de ce classique du dessin animé. Détail inattendu, le montage de ce pilote français est très légèrement différent du pilote japonais, la première apparition du « pneu » ayant été judicieusement coupée.

Grâce à cette copie, grâce aux dialogues français qui permettent enfin d'entrer dans le récit, il est possible de mesurer vraiment combien celui-ci, dans son premier tiers, diffère de ce qu'il sera dans l'épisode définitif. Plusieurs petites séquences disparaîtront totalement. Et pour la toute première fois, il est possible d'entendre l'Ulysse de 1980 s'adresser à son équipage avec la voix… du capitaine Flam.

(Deuxième extrait)


Ulysse parle avec la voix du capitaine Flam

Ici même, dans un prochain billet, je proposerai une comparaison détaillée du premier épisode d'Ulysse 31 à son brouillon de 1980. Voici, dès aujourd'hui, quelques éléments que j'ai jugés particulièrement saillants.

– Le personnage d'Ulysse
Présenté comme mi-homme, mi-machine, Ulysse fusionne avec une boule d'énergie, « 31 », qui lui permet de se régénérer et de dépasser ses facultés humaines en devenant « Ulysse 31 ». Cet élément, fondamental dans la série première manière, a été totalement éliminé ensuite.
En outre, Ulysse présente en plusieurs occasions une personnalité moins lisse qu'en 1981 : visage tordu par la colère dans certains plans, massacre des moines-cyclopes par le fil de l'épée à un autre moment. Ces aspérités, derniers vestiges de l'Ulysse guerrier dépeint par Homère, ne seront pas conservées.

Colère, rage, fureur sur le visage d'Ulysse

– Les voix des personnages
Le doublage de 1980 est très éloigné du doublage définitif, même si certaines voix resteront (en particulier Jean Topart dans le rôle de Zeus). En 1980, c'est le très reconnaissable Philippe Ogouz qui incarne Ulysse. Ulysse parle avec la voix française de capitaine Flam !
Les enfants (Télémaque et Thémis) sont incarnés par des comédiens manifestement très jeunes et peu expérimentés, sans doute des amateurs.

– La musique
Non seulement la bande sonore de ce pilote est absolument différente de la série (dont les musiques ont été enregistrées début 1981), mais encore est-elle radicalement différente, également, du pilote japonais. Pourquoi ? mystère… Nous y reviendrons.

– Les effets spéciaux
L'ambition initiale de la DIC était d'intégrer à Ulysse 31 des images de synthèse et, en particulier, d'animer le vaisseau du héros par ordinateur. Sur ce point, le résultat fut une déception et l'apparente bonne idée de départ, un vaisseau en forme de « tore » et tournant sur lui-même, s'est transformé en une chose que l'équipe a immédiatement appelée, par dérision, le « pneu ». Très certainement, c'est l'un des principaux éléments qui ont conduit à la décision du MIP de reprendre cet épisode à zéro.

Diffusion

Aujourd'hui, je plaide pour la restauration et l'exploitation de ce pilote. Esthétiquement, techniquement, narrativement, cet épisode est passionnant. Il change de manière radicale le regard que l'on porte sur l'ensemble de la série Ulysse 31 et, à ce titre, s'inscrit de manière incontestable dans le patrimoine mondial du dessin animé.

(Troisième extrait)


J'ai pu lire ici et là que René Borg avait farouchement gardé ce film dans ses archives pour s'assurer qu'il ne « sorte » pas. C'est possible. Depuis la disparition de René Borg, en 2014, peut-être la question mérite-t-elle d'être posée de nouveau. Je l'ai posée, il y a peu, à Nina Wolmark, qui a exprimé beaucoup de réticences : pour un créateur, montrer ses brouillons a quelque chose d'incongru, et cet épisode est un brouillon. Il faudrait poser la même question à Jean Chalopin, avec le risque d'une réponse similaire.

Toutefois, puisqu'il a traversé le temps jusqu'à nous, notre premier devoir, avant d'envisager de le montrer, c'est de le conserver, de le sauvegarder. Ce pilote, qui a été photographié en 35 mm, existe quelque part sous forme de pellicule. Les négatifs, sans doute, sont au Japon. Des positifs 35 mm, sans doute, sont conservés par un laboratoire français (sauf à considérer que le montage son-image de la version française ait été fait au Japon, ce qui est improbable). Il reste à localiser ces bobines, à les numériser. Il sera bien temps, ensuite, de discuter, de décider.

Pour ne forcer la main de personne, j'ai choisi de ne pas « partager » (comme disent pudiquement les pirates) de copie intégrale de cet épisode. L'essentiel est qu'il existe, plus personne ne peut en douter, j'en atteste ici avec trois courts extraits qui convaincront les incrédules. Le reste est question de volonté. C'est tout pour aujourd'hui !

© Hervé Lesage de La Haye, 2015.


Fiche technique

ULYSSES 31
[Ulysse 31, épisode pilote]
Durée : 23'43
Idée originaleNina WOLMARK
Jean CHALOPIN
AnimationNobuo TOMIZAWA
Tsukasa TANNAI
DécorsNizo YAMAMOTO
Banc-titreHirokata TAKAHASHI
BruitagesYozo KATAOKA
MontageMasatosi TURUBUCHI
Assistants réalisateursPierre JODON
Michel BOULÉ
Animation sur ordinateurGilbert COMPARETTI
sur les calculateurs du C.I.S.I. France
COMPUTER IMAGE DENVER (USA)
René STEICHEN
RTL Production (Luxembourg)
Produit parYutaka FUJIOKA
et
Jean CHALOPIN
RéalisationRené BORG
Shigetsuru YOSHIDA
© DIC - TMS 1980

VOIX
UlyssePhilippe OGOUZ
TélémaqueMorvan SALEZ
NonoAndré CHAUMEAU
NestorFrançois CHAUMETTE
Chef des moinesMichel VOCORET
NoumaïosGilles LAURENT
Médecin de bordGérard HERNANDEZ
PoséidonGeorges AMINEL
ZeusJean TOPART
(restent à identifier)
Narrateur?
Shyrka?
Euryclée?
Thémis?

 
  Sources principales :
— Maroin Eluasti et Nordine Zemrak, Les Séries de notre enfance, Pollux, 2012.
— « Ulysse 31, la genèse d'une série culte », in Ulysse 31, édition premium, 2 coffrets de 5 DVD, IDP Home Video Music, 2005.
— Une analyse du pilote, à partir de sa version japonaise, le comparant à l’épisode 1 définitif :
http://fr.aeriesguard.com/Ulysse-31-l-episode-pilote
— Annonce de la mise en ligne du pilote japonais en 2007 :
http://www.catsuka.com/news/2007-04-29/web-pilote-d-ulysse-31
— Fiche du pilote sur AnimeBase (contient erreurs & imprécisions)
http://www.animeland.com/animebase/anime/voir/2100/Ulysse-31-pilote
— Fiche de la série sur Planète jeunesse (mentionne le pilote et la possibilité d’une version française) :
http://www.planete-jeunesse.com/fiche-30-ulysse-31.html

Merci à Arachnée et à David pour leur aide dans l’identification des comédiens de doublage.






mercredi 22 avril 2015

À Grenoble, les Mondes engloutis

Dans le cadre du colloque Imaginaire sériel, qui se tiendra à Grenoble les 28 et 29 mai 2015, j’aurai l'immense plaisir de proposer une communication consacrée à la série animée Les Mondes engloutis.

J'étudierai particulièrement les avatars du mythe de l'éternel retour dans l'ensemble de la série, en m'attachant à montrer comment les contraintes de production ont influencé la marche du récit et la manière dont ces contraintes ont parfois (parfois, pas toujours) été sublimées avec bonheur par les scénaristes et le réalisateur.

Le programme du colloque est en ligne. Mon intervention est prévue le vendredi 29 mai à 11h40 ; en voici le résumé.


Éternel retour : échos, reflets, réitérations dans Les Mondes engloutis

Série de dessins animés pour la jeunesse conçue, écrite, produite par Nina Wolmark et réalisée par Michel Gauthier, Les Mondes engloutis (1984-1986) a marqué la sortie du dessin animé français de l'ère artisanale.

En deux saisons de 26 épisodes, Les Mondes engloutis se distingue, dans le champ de la sérialité, par un traitement original où la tension vers l'avant est sans cesse contrariée par des effets de redite.

Ces effets sont, d'abord, générés par des contraintes de production : pour des raisons de coût, auteurs et réalisateur se voient imposer la réutilisation de personnages, de décors, de plans, voire de séquences complètes. Sous forme de clins d’œil, de comique de répétition ou de retrouvailles avec des lieux et personnages déjà rencontrés, cela génère pour le jeune spectateur un effet de familiarité bienvenu.

Mais plus profondément, ces redites font sens car s’accompagnent d'une conception cyclique de l’Histoire qui se dessine à la fois dans le temps et dans l'espace, des événements identiques ayant lieu à différentes époques à la fois au centre et à la surface de la terre : les jeunes héros rencontrent, dans des mondes souterrains, les alter-ego de personnages historiques du passé qui revivent, au présent, des événements identiques. Mieux : les héros eux-mêmes revivent, en une occasion, des scènes de leur propres aventures passées. Dans cette perspective, il est remarquable qu'un épisode complet soit explicitement inspiré de Nietzche et cite même la notion d'éternel retour, pour en faire un moteur de fiction.

Le docteur Test fait revivre aux héros
des péripéties d'épisodes passés
Bob face à l'inquiétant Zara,
inspiré du Zarathoustra nietschéen

Le paradoxe des Mondes engloutis est que la redite, le retour en arrière, le retour au point de départ à la fin de chaque épisode soulignent et bloquent en même temps la sérialité, dans un récit-cadre qui est condamné à ne pas progresser et qui fait de cette contrainte l'un des thèmes principaux du récit.

La tension vers l'avant qui fait effet de série se bloque ici dans un piétinement, une forme d’esthétique de la déception qu'appuient encore les accents volontiers ésotériques du scénario et qui confère aux Mondes engloutis une tonalité unique pour une série enfantine.

Hervé de La Haye
Images : http://www.dvdanime.net/

dimanche 20 juillet 2014

Publication : Ulysse dans l'espace - Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31

J'ai reçu avant-hier soir un exemplaire du livre L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain : fantasy, science-fiction, fantastique, paru le 8 juillet et dans lequel on peut trouver mon article « Ulysse dans l'espace - Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31 » (références bibliographiques complètes en fin d'article).

Ce livre rassemble les actes du colloque l'antiquité gréco-latine aux sources de l'imaginaire contemporain qui s'est tenu à Rouen et Paris les 7, 8 et 9 juin 2012, et auquel j'avais eu l'honneur de participer.

À l'époque, un compte-rendu de ce colloque avait paru sur le blog Les plumes asthmatiques, que je cite avec d'autant moins de scrupules que j'ai découvert seulement un an plus tard que mon intervention avait eu l'heur de retenir l'attention du chroniqueur.
L'après-midi, deux communications nous ont particulièrement réjouis : celles d'Hervé de La Haye et d'Isabelle Casta.

Le premier s'intéressait à un dessin animé qui a fait le bonheur de nombreux enfants : Ulysse 31. Cette série télévisée, créée par Nina Wolmark et Jean Chalopin en 1981, est un cas rare de dessin animé pour la jeunesse proposant de véritables intrigues de science-fiction et présentant une expérience paradoxale de réutilisation des mythes grecs. À travers 26 épisodes, cette co-production franco-japonaise ne s'est pas contentée d'actualiser l'Odyssée d'Homère dans le lointain futur mais elle a proposé des aventures tirées d’autres mythes (Ulysse rencontre alors Sisyphe ou Orphée, se bat contre le Minotaure, etc.), soulignant « la force inentamée de ces schémas venus de l’Antiquité et offerts aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui ». Ulysse, accompagné de son fils Télémaque, devient l'aède qui se charge de mimer au spectateur des années 80 et 90 les mythes d'hier dans un futur où la mythologie a été oubliée, effacée de la mémoire collective. Hervé de La Haye a donc démontré que l'enjeu d'Ulysse 31 n'était donc pas « la fidélité au texte d'Homère mais la restitution, dans un univers qui est le leur, de récits et personnages mythiques, avec toute leur force, sous quelque forme que ce soit — ici, une épopée de science-fiction ».

L'article présent dans le livre reprend donc, sous une forme que j'espère améliorée, ce qu'avait été ma contribution à ce colloque ; en voici, en français et en anglais, un résumé.
Série animée pour la jeunesse, Ulysse 31 se donne comme transposition de l’Odyssée dans un futur de science-fiction. Sans didactisme, mais posant régulièrement la question de la transmission, la série offre la synthèse de toute une mémoire culturelle dont la recomposition est l’un de ses principaux enjeux.

Ulysses 31, an animated series for children, presents itself as a transposition of Homer's Odyssey into a science-fictional future. Without being too didactic, the series still manages to cleverly transmit and synthesize the cultural memory it aims to recompose.

Pour en dire peut-être un peu plus, voire, pourquoi pas ?, vous donner envie de lire cet article, voici, dans le style télégraphique, quelques précisions sur ce qu'il contient et propose :

I. — Lecture d'Ulysse 31 comme adaptation de l'Odyssée pour le jeune public. Importance des scènes familiales. Comment Ulysse devient père et mentor.
— Éléments d'attraction. Comment on invente Nono le petit robot. Le personnage de Thémis.
II. — Contraintes ayant pesé sur cette adaptation. Contraintes techniques et financières. Droit de regard de l'industrie du jouet.
— De l'épopée à la tragédie. Comment les contraintes du médium font glisser d'un genre à l'autre.
— Captain Ulysse : Ulysse 31, saga de science-fiction de son temps. L'Ulysse du futur ne connaît pas la mythologie. Au secours des personnages d'Homère.

Je termine ce billet en livrant quelques-uns des photogrammes que j'avais choisis pour illustrer mon propos, en 2012, et qui ne sont pas reproduits dans sa version imprimée. Et vous remercie de votre attention.

Hervé de La Haye

Ulysse et les enfants prennent le thé Ulysse délivre la morale de l'épisode Nono le petit robot Thémis
Les compagnons Ouverture de l'épisode pilote Ulysse face au Sphynx Télémaque et son double homérique


L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain - Fantasy, science-fiction, fantastique, sous la direction de Mélanie Bost-Fievet et Sandra Provini, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2014.
ISBN 978-2-8124-2993-4

lundi 26 mai 2014

Le troisième Jérôme

Après des mois de soupçons ignobles qui nous ont tous « profondément choqués », après le temps des rumeurs, fondées peut-être, blessantes toujours, après l'exercice humiliant des dénégations dont seul le camarade Jérôme C., à ma gauche, connaît le goût de fiel, voilà que se lève enfin un homme pour dire « oui, les comptes de campagne de mon parti étaient truqués ».

Que cet homme, à ma droite, porte le nom de Jérôme L. dit toute l'ironie dont est capable l'Histoire, la grande, qui s'écrit sous nos yeux.

Que cet homme intervienne, « les larmes aux yeux », pour dire sa faute et laver de tout soupçon ses pairs Jean-François C. et Nicolas S., c'est d'une beauté qui force, plus encore que la confiance, une admiration sans partage.

Qu'un parti en pareille déconfiture, surtout, ait réussi à trouver un tel homme dans ses rangs, prêt à poser sa tête sur le billot, à la merci d'une justice qui ne craint pas de se déshonorer en brandissant une hache trempée dans l'acide de médiapartisans, cela devrait suffire, en ces temps difficiles, à rendre foi en la politique, en ses appareils, en ses hommes ; et je pense alors à ce premier Jérôme, Jérôme K., fauché en plein vol par la raison du plus fort et qui lui non plus, n'a pas hésité à affronter une condamnation unanime, sauvant du même coup un système qui fonctionne.

Alors, se rappelant le chant funèbre qui s'élevait jadis d'une séquence méconnue du film Le Retour du grand blond (« non, François Perrin, tu n'es pas mort pour rien ! »), mon âme de citoyen, de patriote et d'européen chante à son tour : « Non, Jérôme L., comme Jérome K., tu n'auras pas fait ça en vain ! Tu nous fais, chacun de nous, grandir comme citoyen ! »

À vous trois, les Jérôme, pour votre courage, pour votre droiture, pour avoir pris sur vous le péché du monde, merci.

Vive la République. Vive la France.

mercredi 9 avril 2014

Docteur Mabuse et Mister Elfers

 
Pour Julien.



Le Docteur Mabuse

Créé par l'écrivain luxembourgeois Norbert Jacques (1880-1954), le personnage du docteur Mabuse a inspiré trois films à Fritz Lang : Le Docteur Mabuse (Dr. Mabuse, der Spieler, 1922), Le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse, 1933) et Le Diabolique docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, 1960).

Le premier film de la série, muet, a originellement été distribué en deux parties intitulées Der große Spieler - Ein Bild der Zeit (« Le Grand Joueur - Une image de notre temps ») et Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit (« Inferno, un jeu des hommes de notre temps »).

Si la longueur totale du film dépasse les 6000 mètres, sa durée à l'écran dépend de la cadence de projection, qui n'était pas standardisée à l'époque du muet. À 22 images par seconde (cadence retenue par Bernard Eisenschitz pour Le Docteur Mabuse dans son livre Fritz Lang au travail), la première partie du film dure 137 minutes et la seconde, 100 minutes, ce qui représente près de 4 heures de projection.

Il semble qu'aucune musique originale n'ait été écrite pour l'exploitation du film en 1922, contrairement aux films muets postérieurs de Fritz Lang comme Metropolis et Les Nibelungen, pour lesquels le cinéaste fit appel au compositeur Gottfried Huppertz, ou bien, si une telle musique a existé, qu'il n'en reste aucune trace aujourd'hui.

Affiche française (1922). Encart publicitaire
dans le quotidien Ouest-Éclair (1925).

Atlas Film

Erwin Leiser en 1964.
En 1964, la société de distribution allemande Atlas Film, qui a acquis les droits d'exploitation de tout un catalogue de films réalisés pendant l'entre-deux-guerres, finance la ressortie en salles de trois grands classiques du cinéma muet des années vingt : Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene, Le Docteur Mabuse de Fritz Lang (1922) et Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau (Der letzte Mann, 1924).

C'est au réalisateur et producteur suisse Erwin Leiser (1923-1996) qu'est confiée la direction de cette réédition. Documentariste spécialisé dans l'utilisation d'images d'archives, Leiser a déjà signé deux films de montage consacrés au IIIe Reich, qui ont fait l'événement, Mein Kampf (1959) et Eichmann, l'homme du 3e Reich (Eichmann und das Dritte Reich, 1961), ainsi que Choisis la vie (Wähle das Leben, 1963) sur la menace atomique.

Pour la réédition du Docteur Mabuse, Erwin Leiser sollicite Fritz Lang. Le réalisateur ne semble pas croire que son film puisse présenter un intérêt pour les spectateurs de 1964. Ce n'est évidemment pas l'avis de Leiser, mais les deux hommes conviennent que pour rendre le film accessible à un public aussi large que possible, il est nécessaire de couper certaines séquences pour ramener chacun des deux volets à une durée plus proche des habitudes du temps. Lang lui ayant donné carte blanche, Leiser s'atèle donc à ce travail d'adaptation. Le montage est resserré (la durée du premier volet est réduite d'un quart), les intertitres sont entièrement refaits avec un lettrage moderne et le découpage en actes, courant à l'époque du muet, est supprimé. Un nouveau négatif est monté, prévu pour une projection à 24 images/secondes, avec l'ajout d'une bande sonore comportant une musique d'accompagnement enregistrée pour l'occasion. Pour assurer la diffusion du film à l'étranger, une version avec intertitres en anglais est également réalisée.

Ecran-titre de 1922. Ecran-titre de 1964.

Atlas Film fait dessiner de nouvelles affiches pour chacun des quatre films et produit trois courts-métrages destinés à servir de complément de programme, que réalise Erwin Leiser : Montage 1919, qui retrace l'année 1919 à partir d'images d'archives montés par Leiser et servant d'introduction au Cabinet du docteur Caligari, Montage 1924, sur le même principe et introduisant Le Dernier des hommes et Mabuse 64 – Interview mit Fritz Lang, un entretien filmé avec le réalisateur pour introduire Le Docteur Mabuse.

Fritz Lang en 1964.
Le Docteur Mabuse est distribué en Allemagne et dans d'autres pays du monde, dont la France, comme deux longs-métrages de durée standard, sous les titres Docteur Mabuse, le joueur (Dr. Mabuse, der Spieler, 1h42) et Docteur Mabuse, le démon du crime (Dr. Mabuse, Inferno des Verbrechens, 1h32). Les affiches vantent le film comme « le classique du thriller ».

Le choix de ne pas conserver les titres de 1922 s'explique vraisemblablement par leur ancrage dans une époque (« unser Zeit », « notre époque ») qui appartient désormais à un lointain passé. Dans un premier temps, Erwin Leiser envisage de conserver le titre général du diptyque (Dr Mabuse, der Spieler) et de moderniser le titre de chaque partie. Sans doute par souci de lisibilité, et parce que la sortie en salles d'un film en deux parties n'est plus dans l'air du temps, il finit par éliminer totalement l'idée d'un titre général et Dr Mabuse, der Spieler devient le titre du premier volet. Le second, présenté comme sa suite, devient Inferno des Verbrechens (traduit en France par « le démon du crime ».
Titre de 1922 Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Le Docteur Mabuse
Der große Spieler - Ein Bild der Zeit Inferno, ein Spiel von Menschen unserer Zeit
1964, titre de travail Dr. Mabuse, der Spieler
I. Spieler aus Leidenschaft II. Inferno des Verbrechens
1964, titre définitif Dr. Mabuse, der Spieler
en français : Docteur Mabuse, le joueur
Inferno des Verbrechens
en français : Docteur Mabuse, le démon du crime

Un important matériel promotionnel est publié par Atlas Film, comme une série de photos montrant les différents visages de l'acteur Rudolf Klein-Rogge dans le rôle-titre, ainsi qu'un dossier complet consacré aux trois films (Caligari, Mabuse, Le Dernier des hommes) dans le numéro 38 de la revue Atlas Film-Heft, qui comporte des éclairages critiques sur les films et même un entretien avec Fritz Lang à propos de Mabuse.

   
Quelques visages de Mabuse (matériel promotionnel de 1964).

Konrad Elfers

Affiche de 1964.
A l'époque, les films muets que réédite Atlas Film sont systématiquement exploités avec de nouvelles partitions musicales, même quand il existe une musique originellement composée pour le film. Ainsi pour Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, la partition écrite par Giuseppe Becce (1877-1973) pour leur première exploitation est laissée de côté au profit d'une nouvelle musique commandée au compositeur Peter Schirmann (né en 1935). Par la suite, quand Atlas Film et Erwin Leiser prolongent ce cycle consacré aux années vingt en rééditant Nosferatu le vampire de Murnau (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, 1922) et Les Trois Lumières de Fritz Lang (Der müde Tod, 1921), c'est de nouveau à Peter Schirmann qu'est confiée la tâche de remettre en musique ces classiques des temps anciens.

Mais en 1964, les délais impartis ne permettent pas à un seul compositeur d'écrire la partition de quatre longs-métrages qui doivent sortir en salles au même moment (Le Cabinet du docteur Caligari, Le Dernier des hommes et les deux parties de Mabuse). En outre, Peter Schirmann, alors collaborateur privilégié d'Erwin Leiser, voit sa charge de travail encore allourdie par la commande, au même moment, d'une musique pour les courts-métrages Montage 1919 et Montage 1924.

C'est donc à Konrad Elfers (1919-1996) qu'est confiée la mise en musique des deux volets de Mabuse. Pianiste et compositeur, Konrad Elfers travaille depuis plusieurs années pour Atlas Film ; on lui doit déjà de nombreuses partitions écrites à posteriori pour le cinéma muet, en particulier toute une série de films de Buster Keaton réédités par Atlas dans les années soixante. (Son titre de gloire, auprès du grand public, sera toutefois sa musique composée pour les différentes adaptations, sur le petit et le grand écran, de Fifi Brindacier, d'après les livres d'Astrid Lindgren, notamment une chanson de générique traduite dans de nombreuses langues et dont le succès qui se prolonge jusqu'à nos jours.)

En 1965, Konrad Elfers a donné une nouvelle illustration musicale pour une autre œuvre majeure de Fritz Lang, Metropolis. D'après le Wikipedia allemand, il aurait également écrit une partition pour Les Nibelungen mais c'est une information que je n'ai pas pu recouper.

Mabuse sur l'écran démoniaque

Qu'a pensé Fritz Lang de cette version de son film, sinon de sa musique ? Il ne semble pas avoir laissé de témoignage direct sur le sujet. Mais sans doute a-t-il été reconnaissante à Leiser d'avoir redonné vie à son film, puisqu'il l'a autorisé, l'année suivante, à effectuer un travail similaire sur un autre film de sa période muette, Les Trois lumières, et qu'il lui a également accordé, en 1968, un entretien filmé de 45 min distribué sous le titre Zum Beispiel, Fritz Lang, qui suggère entre les deux hommes une relation de confiance.

Fritz Lang et Erwin Leiser au travail en 1964,
peut-être écoutant la musique de Konrad Elfers ou l'entretien Mabuse 64.

En France, à l'automne 1965, c'est en présence de Fritz Lang que s'ouvre le festival intitulé « l'Écran démoniaque », titre choisi en hommage au livre de Lotte Eisner consacré au cinéma allemand d'entre-deux-guerres. Au programme de ce cycle exceptionnel alimenté par le catalogue Atlas Film, Docteur Mabuse, le joueur et Docteur Mabuse, le démon du crime côtoient Le Cabinet du docteur Caligari et Le Dernier des hommes, mais aussi Nosferatu le vampire, Les Trois lumières et Metropolis.

Pendant plus d'un quart de siècle, le Mabuse muet sera uniquement visible dans la version d'Erwin Leiser et l'on peut dire sans exagérer que c'est à elle que le film doit d'avoir fasciné deux générations de cinéphiles. En France, elle est diffusée à la télévision à deux reprises sur la chaîne FR3, dans l'émission de Patrick Brion « le Cinéma de Minuit » :
— dimanches 20 & 27 janvier 1980,
— dimanches 17 & 24 février 1991.

Dans plusieurs pays, cette version est commercialisée en cassette VHS au tournant des années quatre-vingt dix, notamment en Allemagne et en Italie.

Mabuse restauré

En 1996, Atlas Film cède les droits d'exploitation du Docteur Mabuse à la Fondation Murnau (Friedrich-Wilhelm-Murnau-Stiftung). La fondation entreprend une restauration complète du film, dans le but de lui rendre sa durée et son aspect d'origine. Ce travail connaîtra plusieurs étapes et aboutit, en 2001, à la projection du film au festival de Berlin dans sa version intégrale, pas vue depuis trois quarts de siècle. Visuellement, le résultat est spectaculaire. Mais se pose à nouveau la question de la musique : puisqu'il n'existe pas de partition originelle, des compositeurs contemporains sont invités à donner leur version. C'est notamment le cas de Robert Israel (né en 1963) d'une part et d'Aljoscha Zimmermann (1944-2009) d'autres part, dont on trouve l'une ou l'autre musique sur la plupart des éditions DVD de Mabuse. (Que valent ces nouvelles lectures sonores du film ? Je vous propose d'y revenir dans un prochain article.)

Et la musique de Konrad Elfers ? Oubliée ? Pas tout à fait : en 1982, le pianiste de jazz américain Ran Blake (né en 1935) a consacré un album en hommage à cette partition, Portfolio of Doktor Mabuse, qui souligne combien elle a pu marquer l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Ce disque, même s'il est introuvable aujourd'hui, constitue un jalon entre l'année 1964 et le présent. Et si l'on écume les forums de cinéphiles du monde entier, à force de patience, on finit par trouver le témoignage ému de spectateurs qui ont découvert Le Docteur Mabuse avec la musique de Konrad Elfers (même si dans la plupart des cas, son nom n'est pas connu des cinéphiles en question) et ont été surpris, souvent déçus, de redécouvrir plus récemment le film avec d'autres couleurs sonores.

— My problem with the Image Entertainment DVD is this: the version I saw in film school had a much different and more cohesive score by Konrad Elfers that features one of the most haunting, yet uplifting themes in all silent film music history. Why this score was not used by Image baffles the mind. The new score, while in surround sound, does nothng to highlight the jazz age in the Weimar Republic as does Elfer's magnificent composition.
Commentaire d'internaute sur Amazon.com, janvier 2005.
— There was a shorter version years ago which aired on PBS that had a 1920's German-Cabaret style musical score that still pops into my head from time to time. I wish I knew who composed it and that one of these DVDs used that music. Anyone else remember that early video version?
Tiré d'un forum américain aujourd'hui disparu, date inconnue, copie juin 2011.
— I make no claims for Konrad Elfers' score other than at the time it was the best new score I had encountered on a 'restored' silent film. I have not heard the score for 30 plus years. Perhaps it is cheap music but like MatthyewW it still pops into my head. I take some comfort that MattyewW lists his/her occupation as musician.
Ibid.

Car Konrad Elfers a offert aux deux volets du premier Mabuse l'une des partitions les plus réussies qu'ait jamais suscitées le cinéma muet. Le thème principal, étonnant de légèreté pour une œuvre d'une telle noirceur, est emblématique des choix qu'a opérés le compositeur. Ce qui frappe, à la vision du film, c'est l'importance et la variété des lieux que fréquentent ou hantent, le plus souvent de nuit, les personnages principaux. Elfers s'attache donc à restituer l'atmosphère nocturne des cabarets, restaurants et autres cercles de jeux clandestins dans lesquels se succèdent les grandes séquences du film, en leur donnant à chacun une identité sonore spécifique (« Folies Bergères », « La rôtisserie Schramm », « Palais Andalusia ») — quitte à traîner un peu, quand la séquence est longue, parce qu'en un lieu où l'on joue de la musique, la musique n'a pas de raison de changer s'il n'y a pas de changement de lieu. Tandis que vents et cuivres magnifient les belles trouvailles mélodiques d'Elfers en d'entêtants solos, piano et percussions orchestrent le chaos des moments où Mabuse mène le jeu, comme dans la séquence de la panique boursière (« Édition spéciale »). Pour les scènes d'hypnose, Elfers ose un jeu de superposition entre la musique du lieu, qui passe au second plan sonore, et une nappe de cordes dans les graves qui prend le dessus — le compositeur se fait alors ingénieur du son et n'hésite pas à sortir sa musique des sentiers qu'il avait balisés pour elle au début du film. À ce titre, le quasi-silence sur lequel s'achève « Édition spéciale », porté par une nappe de contrebasses, ainsi que son enchaînement avec la reprise du thème principal en introduction à « Folies Bergères », reste cinquante ans après l'écriture et l'enregistrement de cette partition un moment tout à fait saisissant.

Rendre justice à cette partition, aujourd'hui, ce serait d'abord et avant tout lui redonner vie à l'écran ; mais elle a été composée pour une version condensée et légèrement accélérée du film, elle ne fonctionne donc pas avec l'œuvre dans son montage et sa vitesse de projection d'origine. On trouve actuellement, sur Internet, la première partie du film (Docteur Mabuse, le joueur) dans sa version de 1964 avec intertitres anglais — dans une copie affreuse, à l'image très détériorée et au son guère meilleur. La seconde partie, pour le moment, semble introuvable. Sans doute n'est-elle pas irrémédiablement perdue, puisqu'elle existe dans certaines cinémathèques, mais elle n'est pas accessible au grand public. Cela viendra.

Je vous propose donc aujourd'hui, non pas de revoir le Mabuse de Fritz Lang et Erwin Leiser, mais d'entendre, pour la première fois, non assujettie à l'image, la musique de Konrad Elfers (du moins, le premier volet du diptyque, mon unique source étant la mauvaise copie mentionnée ci-dessus).

La bande originale

La partition couvre la totalité des 102 minutes du premier film, et se présente comme une suite de pièces indépendantes qui se superposent au découpage narratif (changement de lieu, entrée ou sortie d'un personnage). Le montage alterné, si cher à Fritz Lang mais toujours utilisé avec parcimonie, est parfois souligné par l'alternance d'éléments musicaux indépendants. Après étude du découpage, j'ai mis en évidence 40 séquences musicales sur l'ensemble du film, que j'ai nommées et parmi lesquelles j'en ai choisi 30, pour une durée de 76 minutes. Les pièces non retenues sont principalement des doublons ou des variations très proches des pièces retenues, ainsi que certains passages très abîmés.

Ces 30 plages constituent le contenu d'un CD qui n'existe pas et que l'on peut rêver, ou mieux, facilement bricoler — ce que j'ai fait. Je vous en souhaite bonne écoute.

© Hervé Lesage de La Haye, mars/avril 2014.


 
P.-S.: Je consacrerai un prochain article aux musiques composées par Peter Schirmann pour les films muets réédités par Atlas Film et les courts-métrages d'Erwin Leiser.

Sources :
Ouest-Éclair, édition du Maine-et-Loire, 23 janvier 1925.
— “Der Deutscher Film I, die zwanziger Jahre”, in Atlas Film-Heft n° 38, Duisburg, 1964.
— Uwe Nettelbeck, “Mabuse, Caligari und der letzte Mann”, in Die Zeit, 13 novembre 1964.
— « Le château de la peur : Claude Makovski et l'écran démoniaque », in Le Journal de Genève, 23 juin 1965.
— Nicole Zand, « Un festival de l'écran démoniaque », in Le Monde, 4 octobre 1965.
— Jean-Paul Goergen, “Gute Kopien, Restaurierungen und Editionen (8)”, in Filmblatt, 9. Jg., n° 26, hiver 2004.
Catalogue du Deutsches Filminstitut.
— Bernard Eisenschitz, Fritz Lang au travail, Cahiers du cinéma, 2011.
Dictionnaire du cinéma, Larousse, 1995.
https://archive.org/details/Dr.MabuseTheGamblerdr.MabuseDerSpieler1922Part1

Merci à Bernard Eisenschitz pour avoir si chaleureusement accueilli mes questions et pour l'éclairage qu'il a pu m'apporter.

mardi 9 juillet 2013

Ulysse 31 : entretien croisé avec Laurent Dobbelaere et David Colin

La bande originale de la série animée télévisée Ulysse 31, inédite jusqu'alors, est sortie sur CD en juin dernier. On l'a vu, ce disque enterre toutes les tentatives précédentes de commercialiser la musique de cette série, offrant pour la première fois à l'auditeur, dans un honnête confort d'écoute, une partition exceptionnelle dans sa richesse sonore et sa puissance d'expression. Enfin, Denny Crockett et Ike Egan gravent leurs noms de compositeurs dans le marbre de l'histoire du dessin animé.
  • Pourquoi plus de trente années se sont-elles écoulées avant que cette musique, dont les enregistrements étaient soigneusement conservés par les compositeurs, soit enfin mise à l'honneur ?
  • Pourquoi a-t-on si longtemps répété que ces enregistrements étaient perdus ?
  • Comment l'enthousiasme de deux amateurs a-t-il abouti là où un label professionnel, douze années plus tôt, avait failli ? Combien de tentatives de publier ces enregistrements ont échoué depuis 1981 ?
  • Entendra-t-on un jour les musiques qui manquent encore sur ce CD ? En particulier, qu'en est-il des musiques additionnelles de Haïm Saban et Shuki Levy, absentes de ce disque ?
  • Qu'est-ce que le projet « Ulysse 31 Soundtrack revisited », et quand sera-t-il achevé ?

    Pour répondre à ces nombreuses questions, j'ai interrogé David Colin et Laurent Dobbelaere, sans qui, selon la formule consacrée, la sortie de ce CD n'aurait pas été possible. Cet échange prolonge, complète et enrichit l'entretien avec Laurent Dobbelaere que vous pouvez lire sur le site d'Olivier Putschkar.

    Et si vous avez d'autres questions encore... N'hésitez pas à les glisser dans un commentaire, je tâcherai d'y répondre.
  • Hervé de La Haye


    1. Le CD Expert Music (2013)

    David et Laurent, bonjour. La bande originale d'Ulysse 31 signée Denny Crockett et Ike Egan vient de sortir en CD chez Expert Music. L'un et l'autre, quel rôle avez-vous joué dans cette parution ?

    David COLIN. — Techniquement parlant, je n'ai pas fait grand chose. J'ai été juste consultant sur le remastering : Laurent, producteur du disque, a requis mon avis sur certains extraits. Mais c'est lui qui s'est occupé de tout, des autorisations légales — il est allé aux USA et a assisté au remastering avec Denny Crockett. Selon eux, j'ai été un élément motivant dans cette aventure. Peut-être ai-je relancé l'intérêt pour cette BO avec mon projet d'album Parallax Ulysse 31 Soundtrack Revisited. Si c'est le cas, j'en suis heureux !

    Laurent DOBBELAERE. — J'ai pratiquement tout fait, sauf le mastering et le nettoyage de la bande magnétique. Donc je me suis chargé des recherches pour obtenir les droits, de la production du disque et de la vente du disque.

    Cette BO est restée inédite pendant plus de trente ans. Qu'est-ce qui avait empêché sa parution jusqu'ici ? Qu'est-ce qui a permis qu'elle ait finalement lieu ?

    DC. — Je ne sais pas vraiment pourquoi le 33 tours des musiques, prévu à l'époque, n'est jamais sorti. Je suppose que la priorité était donnée aux génériques et chansons. C'est probablement pourquoi nous avons eu, en France, deux 33 tours avec principalement des chansons. Puis le temps a passé. Il y a eu une réelle demande lorsque la période de nostalgie des années quatre-vingt a démarré à la fin des années quatre-vingt-dix. Il y a eu alors plusieurs obstacles : retrouver la ou les bobines master d'origine, retrouver quels étaient les bons ayant-droits, et obtenir des autorisations de ces mêmes ayant-droits. C'est avant tout l'acharnement de Laurent qui a permis sa parution. En plus, il a fait d'une pierre deux coups, il m'a aiguillé et mis en relation directe avec les bonnes personnes pour officialiser mon projet d'album. Nous avons ainsi obtenu deux contrats signés séparés, l'un pour la BO, l'autre pour Parallax. Je lui dois beaucoup !

    LD. — Normalement, le 33 tours sorti en 1981 aurait pu —aurait dû ? — contenir la BO de Denny Crockett et Ike Egan, mais je suppose que Saban a choisi d'inclure uniquement ses chansons et musiques pour des raisons financières. Si la musique de Crockett/Egan avait été présente sur ce disque, 50 % des droits musicaux auraient dû être versés à Crockett et Egan.

    Concernant le CD paru en 2001 chez Loga-Rythme, l'éditeur avait affirmé que les bandes masters étaient perdues où détruites, ce qui est exact d'un certain point de vue car aucun des ayants-droit n'avait ces bandes en sa possession, ni Saban, ni TMS, ni Cookie Jar. Denny Crockett était le seul à en avoir fait une sauvegarde pour ses archives personnelles. Moi, j'ai simplement eu la chance de rencontrer Denny et d'obtenir les licences et droits. Voilà pourquoi la sortie a finalement eu lieu.

    Pendant la préparation de cette édition, vous avez été en contact permanent avec Denny Crockett, l'un des compositeurs. Comment a-t-il accueilli ce projet ?

    DC. — Denny Crockett souhaitait depuis longtemps éditer un disque des musiques d'Ulysse 31. Il est même allé au japon faire des recherches en 2008 ; j'en ai parlé à l'époque sur mon site. Il est évidemment ravi que cela soit réalisé. Il a souhaité superviser le processus de numérisation de la bande et la remasterisation, et suivre le projet à son idée : livret en anglais, produire le disque aux USA, etc. Il n'y a pas d'appât du gain dans ce projet, les choses sont faites simplement, efficacement.

    LD. — Il a été assez surpris, parce qu'Ulysse 31 est inconnu aux États-Unis. Personne ne connaît la série là-bas, donc pour lui, cette BO n'a pas la même signification que pour nous Européens. Pour lui et pour Ike, c'était un projet dispersé parmi des centaines d'autres pour la publicité et la télévision. Mais avec le temps, ils ont commencé à vraiment apprécier la popularité de cette BO.

    Avez-vous également eu des contacts avec Ike Egan ?

    DC. — Ike Egan est plus en retrait, je n'ai pas eu l'occasion de communiquer avec lui. Mais je sais qu'il est au courant de tout ça et qu'il apprécie le travail réalisé sur l'édition de ce disque, qui est aussi le sien.

    LD. — De mon côté, oui, des contacts un peu moins fréquents qu'avec Denny, mais assez souvent.

    À part vous, qui a travaillé sur la parution de cette BO ?

    LD. — C'est écrit sur la dernière page du livret : Eamon O'Donoghue pour l'infographie, Ken Hodges pour le nettoyage et le mastering, Denny Crockett pour le transfert de l'analogique au format numérique, moi pour le texte du livret et Matt Hales pour les photos du studio Osmond.

    Pouvez-vous nous dire quelques mots pour présenter le label Expert Music ?

    LD. — Ce n'est pas vraiment un label mais une structure d'édition musicale de Denny Crockett et Ike Egan, utilisée pour légaliser leurs propres compositions. Mais comme je n'ai pas de structure moi-même, on a décidé de l'utiliser pour le CD.

    De quand date votre première rencontre avec Denny Crockett et Ike Egan ?

    LD. — De 2001, si je me souviens bien.

    À quel moment avez-vous pu écouter pour la toute première fois les bandes qu'ils ont conservées ? Qu'avez-vous ressenti alors ?

    LD. — Environ deux semaines après notre première rencontre. Ce que j'ai ressenti ? La même chose que la plupart des gens qui ont acheté le CD : des émotions fortes et une joie immense !

    Le CD est très riche en contenu, mais quelques morceaux manquent à l'appel… En dehors de la bande qui a servi de master pour le CD, Denny Crockett a-t-il conservé d'autres supports, dont le mauvais état ne permettait pas l'exploitation, mais sur lesquels on trouverait certains des morceaux manquants ?

    DC. — D'après ce que j'en sais, une copie de sauvegarde des deux bobines master avait été faite par Denny Crockett sur CD-R. Il s'agissait d'une copie mal faite (beaucoup de souffle, niveau sonore faible). Quelques personnes de confiance ont eu ce CD, mais je crois que les copies ont été rendues à Denny. Je ne suis pas sûr que ce CD-R existe toujours. Je ne l'ai jamais entendu. Ce qui est regrettable, c'est que les deux bobines sources ont été perdues après cela. La bande qui a servi pour le CD qui vient de sortir est une autre bobine que Denny Crockett avait dans ses archives personnelles, mais qui était déjà montée et ne comporte pas toutes les musiques.

    LD. — En 2002, Denny Crockett avait encore la totalité des enregistrements, mais ils sont introuvables aujourd'hui, probablement mis dans des coffres-forts avec d'autres bandes magnétiques de leur compositions d'époque, mais malheureusement mal placées et introuvables maintenant. Il se peut également que ces bandes aient été détruites. On n'a pas de certitude pour l'instant.

    On a longtemps raconté que les enregistrements de cette BO étaient perdus, ce qui était faux. On raconte aussi que les enregistrements de Saban et Levy sont perdus, quel crédit accordez-vous à cette hypothèse ? Quelqu'un de sérieux s'est-il déjà consacré à la recherche de des enregistrements de Saban et Levy ? Seriez-vous prêt à vous lancer dans cette quête ?

    DC. — À part cette copie master conservée chez Denny Crockett (encore une chance !), plus personne ne possède les originaux du côté des ayant-droits (DIC, TMS, Cookie Jar). Quant aux locaux Saban, ils ont été revendus (et donc vidés) l'année dernière. Christophe Renaud (qui a travaillé sur les CD de la collection « Télé 80 ») m'a expliqué qu'il s'était rendu là-bas en personne et qu'il avait pu sauver quelques bandes de la destruction, mais beaucoup étaient inexploitables car trop détériorées (certaines bandes traînaient dans la boue). Tout ce qui restait a probablement été jeté à la poubelle ou brûlé. Donc oui, les enregistrements Saban et Levy d'Ulysse 31 sont probablement perdus, tout comme ceux des Mystérieuses Cités d'Or, malheureusement.

    LD. — C'est vrai que les masters originaux ont disparu : Denny à seulement des copies, pas les originaux. Les originaux pour DIC/TMS/Saban sont vraiment perdus ou détruits ainsi que ceux de Saban/Levy, cela m'a été confirmé. La seule possibilité serait que Haïm Saban ou Shuki Levy, comme Denny Crockett, aient conservé une copie de ces musiques. J'ai déjà essayé de contacter Haïm Saban à ce propos, mais il ne m'a jamais répondu. J'ai également contacté des sociétés liées à Shuki Levy mais hélas, sans aucune réponse de leur part, je suis donc pessimiste pour les morceaux de Saban/Levy

    À combien d'exemplaires le CD a-t-il été pressé ? Combien en avez-vous vendu actuellement ? Êtes-vous satisfait de ce résultat ?

    LD. — Le CD a été fabriqué à 1 000 exemplaires et 400 ont été vendus. Je serai satisfait quand le tirage sera épuisé.


    2. Autres éditions et projets inaboutis

    Que savez-vous du projet de 33 tours de 1981 ?

    LD. — Pas grand chose. Que ce disque des musiques de Denny Crockett et Ike Egan était prévu mais qu'il a ensuite été annulé, peut-être parce-que Saban et Levy ont choisi de sortir un 33 tours de chansons, mais je n'en suis pas certain.

    La bande utilisée pour le CD que vous avez produit correspond-elle au programme prévu pour ce 33 tours ? Sa durée semble supérieure à ce qu'on pouvait faire entrer sur un 30 cm à l'époque.

    LD. — De fait, le 33 tours aurait peut-être duré 40 minutes au maximum et on aurait dû faire une sélection de morceaux à partir de cette « bande promo » car il était impossible de mettre 58 minutes sur un 33 tours.

    Cette pochette de 33 tours, que l'on peut voir sur certains sites de collectionneurs, correspond-elle au disque non paru de 1981 ou bien encore à autre chose ?

    LD. — Je suppose qu'elle correspond au disque qui n'est finalement pas sorti.

    En 2001, le label Loga-Rythme a donnée une version très amateur de cette BO, bricolée à partir de la bande-son des épisodes de la série. Qu'en avez-vous pensé à cette époque ?

    DC. — Disons que ce disque à eu le mérite d'exister. Il y a eu un gros travail de reconstitution dessus. La qualité était pauvre, certes, mais ils ont fait avec ce qu'ils avaient. L'ironie du sort, c'est qu'il est l'une des raisons principales du retard de l'édition de ce nouveau CD (Loga-Rythme ayant obtenu un contrat exclusif avec les ayant-droits, qui courait jusqu'à 2009), et en même temps, il m'a pourtant aidé bien souvent à repiquer les thèmes pour mes réorchestrations. Donc je l'ai à la fois aimé (pour ce qu'il proposait, sans dialogue et peu de bruitage) et détesté (pour son son clair mais relativement pauvre en mono et surtout ses thèmes très incomplets). Il n'empêche que c'est aussi grâce à ce disque que j'ai décidé de réorchestrer et revisiter la BO d'Ulysse 31. Donc, merci Loga-Rythme !

    LD. — Très déçu. J'avais longtemps espéré ce CD. Cette déception a été le déclic pour rechercher la musique originale moi-même.

    Denny Crockett et Ike Egan ont-ils eu connaissance de cette édition à l'époque ?

    DC. — Oui, et je sais qu'ils en ont été déçus. C'est l'une des raisons pour lesquelles Denny Crockett a souhaité superviser une partie du travail et faire confiance à Laurent pour ce nouveau CD.

    LD. — Je les ai informés et leur ai remis un exemplaire du CD de Loga-Rythme. Il faut d'ailleurs savoir qu'ils n'ont pas touché un seul centime sur les ventes de ce disque ! D'après ce que l'on m'a dit, Loga-Rythme à vendu 10 000 exemplaires du CD d'Ulysse 31. Et si vous regardez, vous verrez qu'il a été produit sous licence de Saban. Or Saban n'est pas, techniquement parlant, le propriétaire de la musique de Crockett/Egan : c'est TMS et Radmus Publishing à New York qui possèdent les droits de leur musique, et à ma connaissance Loga-Rythme n'avait pas de contrat avec eux. Donc les revenus, comme en 1981, sont allés encore une fois à Haim Saban et Shuki Levy.


    Est-il vrai que le label allemand Varèse Sarabande a eu le projet de sortir la véritable BO au début de l'année 2007 ?

    DC. — Il paraît, mais je n'ai pas eu de détails à ce sujet.

    LD. — Effectivement, il y a eu des discussions en ce sens, mais ça n'a jamais abouti à cause du problème des droits. À ce moment là, on n'avait pas encore de licences avec les ayants-droit de la musique.

    Avez-vous joué un rôle dans ce projet ? Jusqu'à quel stade d'avancement est-il allé ?

    LD. — Oui, à l'époque j'ai établi le contact initial avec Varèse Sarabande. Le projet n'est allé nulle part, il y a eu uniquement des discussions préliminaires, rien d'autre.

    En mai 2007, sur le site d'Olivier Putschkar, on peut lire : « C'est confirmé : les compositeurs des BGMs ont bel et bien signé en vue d'une sortie CD par le biais de Varèse Sarabande. » Est-ce exact ? Les compositeurs avaient-ils effectivement signé ?

    LD. — Non, pas du tout !

    Il semble que Silva Screen ait également été intéressé, pouvez-vous nous dire à quelle date ? Étiez-vous concerné ?

    LD. — Ils ont effectivement été approchés mais jamais vraiment intéressés car ils croyaient que le disque ne se vendrait pas.

    En janvier 2007, sur un forum consacré à Ulysse 31, un inconnu poste l'annonce suivante :
    Une copie pirate des bandes de Denny Crokett est donc mise en vente à prix d'or… Savez-vous quelque chose à ce sujet ?


    LD. — Christophe était un associé à ce moment-là, et a vendu un bootleg sur le net sans demander mon autorisation. J'ai coupé tout contact avec lui après ce comportement malhonnête de sa part.


    3. La musique d'Ulysse 31 et ses compositeurs

    Denny Crockett a expliqué dans une interview que Ike Egan et lui ont écrit une grande partie de la musique chacun de leur côté. Est-il possible de savoir qui a écrit quoi ?

    LD. — Oui, mais je ne sais pas ça par cœur. Pour exactement savoir qui à écrit quoi, il faudrait consulter un document que j'ai laissé aux USA. Cela ne m'a pas semblé crucial pour le CD.

    DC. — Denny Crockett est pianiste/claviériste et Ike Egan bassiste et guitariste. Je dirais logiquement que Denny a composé les morceaux à prédominance de synthétiseurs et les orchestrations avec du piano, et Ike, les titres orientés rock, mais je n'en suis pas sûr, il faudrait le lui demander directement.

    Savez-vous s'ils ont conservé les partitions de cette musique ?

    DC. — Je n'en sais rien. J'en avais fait la demande à Denny il y a quelques années. Cela m'aurait bien aidé pour les réorchestrations, mais il n'a rien retrouvé.

    LD. — Je pense qu'il faudrait beaucoup de temps pour les retrouver mais que ces partitions existent toujours.

    Est-il possible de retrouver le nom des musiciens ?

    LD. — Bien sûr, assez facile. C'étaient les musiciens qui jouaient avec les frères Osmond pendant la période 1977-1985.

    Officiellement, quatre compositeurs ont contribué à la BO d'Ulysse 31. Savez-vous si d'autres personnes ont été impliquées ?

    DC. — Non, il n'y a pas eu d'autres compositeurs impliqués. C'est déjà beaucoup, quatre personnes pour une BO !

    LD. — En ce qui concerne la BO de Crockett/Egan, personne d'autre n'a été impliqué.


    La bande sonore d'Ulysse 31 comporte un morceau quasiment identique à « The Battle in the Snow » paru sur un disque de MECO en 1980. Comment l'expliquez-vous ?

    DC. — Pour se plonger dans l'ambiance, au début du projet, Denny Crockett et Ike Egan ont démarré leur travail en faisant quelques reprises de Star Wars (« The battle in the snow » de MECO n'est qu'une reprise d'un thème de L'Empire contre-attaque en version disco/funk). Il faut se replacer dans le contexte : en 1980, le deuxième volet de Star Wars cartonne au cinéma, et Jean Chalopin demande aux deux compositeurs de produire une musique épique, rock, orchestrale et électronique pour le futur dessin animé de la DIC, Ulysse 31. Alors je suppose que ce morceau, « The Battle in the Snow » de MECO, devait symboliser ce que Jean Chalopin souhaitait pour la musique d'Ulysse. Denny et Ike en ont donc fait une reprise, « Showdown », en le remaniant un peu (la fin est beaucoup plus rock et plus forte émotionnellement, évoquant plus le conflit et les combats).

    LD. — Ce n'était pas le seul cas. Sur les bandes d'origine, il y avait 3 ou 4 morceaux de la Guerre des étoiles, des reprises en fait. Ces morceaux étaient destinés à mettre les musiciens dans l'ambiance pour composer Ulysse 31, car la partie orchestrale est un peu dans le style de la Guerre des étoiles.

    Pourquoi le morceau est-il absent du CD Expert Music ?

    DC. — MECO a signé une licence avec Lucasfilm pour exploiter son titre. La DIC n'a pas fait le nécessaire pour la version Crockett/Egan, tout simplement parce que le morceau s'est retrouvé par erreur sur le master vidéo, ce qui explique les problèmes juridiques qui ont suivi. Le morceau est interdit de support et d'exploitation commerciale.

    LD. — Ce morceau est tout simplement absent de la bande qui a servi à fabriquer le CD. Cela dit, avant même que cette bande soit découverte, Denny Crockett m'a toujours prévenu qu'il ne fallait pas inclure ce morceau dans une éventuelle sortie de la BO.

    Dans une interview donnée en 2003, Denny Crockett répond qu'il ne connaît pas « The Battle in the Snow » et que la similitude entre les deux morceaux (celui d'Ulysse et celui de MECO) est une pure coïncidence… Qu'en pensez-vous ? Si vous avez évoqué le sujet avec lui, sa position a-t-elle évolué ?

    DC. — Je n'en sais rien. Je ne connais pas cette interview.

    LD. — Personnellement, je suppose qu'il n'a pas bien compris la question à l'époque. Je ne sais pas exactement qui a fait cette interview mais selon moi, il s'agit d'un malentendu car Denny m'a toujours averti de ne jamais inclure ce morceau sur un CD à cause des problèmes de droits, en particulier avec Lucasfilm.

    Est-il possible que Denny Crockett et/ou Ike Egan aient travaillé pour MECO ? Qu'ils soient effectivement les auteurs de la pièce originale ?

    LD. — Non, ils n'ont pas travaillé pour MECO et ne sont pas les auteurs originaux de la pièce. Cette pièce est de MECO sous licence avec Lucasfilm.

    À votre connaissance, existe-t-il des cas similaires (morceaux qui viendraient d'ailleurs) dans la BO d'Ulysse ?

    LD. — Comme j'ai dit précédemment, 3 ou 4 morceaux de MECO inspirés de La Guerre des étoiles ont apparemment été enregistrés par erreur sur le master original. Pour le reste, il y avait des morceaux influencés par la musique des films Flash Gordon et Superman.

    DC. — On leur a demandé de composer une musique pour un dessin animé de science-fiction. Il est normal qu'ils se soient inspirés de Star Wars. Le groupe Queen était également une influence forte lors de la composition des morceaux rock. Cela se sent notamment sur « Victory » et le générique inédit. Cela prouve tout simplement qu'ils ont cherché l'inspiration à partir de ce qu'ils écoutaient, ce qu'ils aimaient.


    4. Vous

    Quel est votre rapport à Ulysse 31 ? au dessin animé en général ?

    DC. — J'adore la série depuis toujours. J'ai eu la chance de la découvrir lors de la toute première diffusion. Elle fait partie des quelques séries qui m'ont marqué à vie, avec Les Mystérieuses Cités d'or, Goldorak et Capitaine Flam.

    LD. — Comme vous, je suis simplement un fan qui a grandi avec Ulysse 31 et comme vous, j'ai beaucoup aimé la musique.

    Quel jugement portez-vous sur la BO d'Ulysse 31 ?

    LD. — Bien que j'aimais également la BO de Capitaine Flam, la BO d'Ulysse 31 est, selon moi, la meilleure des dessins animés de cette période (fin années soixante-dix, début années quatre-vingt).

    DC. — En tant que musicien, je dois dire que le rock/metal progressif est mon style de prédilection, et c'est probablement grâce à cette BO. Le mélange rock/orchestral/électro est très réussi, je trouve. C'est l'une des plus belles musiques de dessin animé produite en son temps.

    Dans la bande-son d'Ulysse 31, que pensez-vous de la cohabitation des musiques de Egan & Crockett avec celle de Saban & Levy ?

    DC. — Les musiques de Saban et Levy apportent un côté plus électronique, mais je perçois plutôt l'œuvre dans sa globalité. Je n'imagine pas Ulysse 31 sans le thème de « Récits et légendes », comme la plupart des fans je suppose.

    LD. — Un style différent mais agréable à écouter ensemble. Une cohabitation réussie.

    Connaissez-vous d'autres travaux de Denny Crockett et/ou Ike Egan dans le domaine musical ? Pouvez-vous nous en parler ?

    DC. — Je dois dire que j'ignore totalement ce qu'ils ont produit à part la BO d'Ulysse. Je sais juste qu'ils ont travaillé au studio Osmond durant des années.

    LD. — Ils ont fait des centaines de musiques pour la télévision ainsi que des films aux États-Unis au début des années quatre-vingt. Et bien sûr, beaucoup de chansons pour les frères Osmond. Bien que je possède plusieurs de ces travaux, ils sont très difficiles à trouver de nos jours, probablement chez des collectionneurs.

    Que pensez-vous des autres BO de Saban et Levy ?

    DC. — La BO des Mystérieuses Cités d'or est un chef d'œuvre, à placer juste derrière celle d'Ulysse selon moi. Je sais qu'ils ont produit aussi beaucoup de génériques connus. Mais je ne suis pas assez connaisseur pour juger du reste de leur œuvre.

    David, pouvez-vous nous dire quelques mots concernant le projet Parallax Ulysses 31 soundtrack revisited ? Où en êtes-vous actuellement ?

    DC. — Le « Soundtrack Revisited », c'est une réinterprétation personnelle de la BO d'Ulysse 31. J'essaie d'y apporter modestement mon savoir-faire, mes influences, afin de mettre l'œuvre en valeur de différentes manières mais surtout sans la dénaturer. C'est une démarche artistique choisie et assumée. Le but, au départ, était de me faire plaisir, en comblant un manque, celui de la BO Crockett/Egan absente de tout support audio. Je me suis pris au jeu au fur et à mesure, et c'est devenu un projet officiel, sous licence, et approuvé par les ayants-droits. Le projet sera bouclé dans quelques mois. Les précommandes démarreront à la fin de l'été.

    Encore quelques petits thèmes à enregistrer, un travail conséquent à faire sur trois titres plus importants, et quelques retouches sur les plus anciens morceaux pour les améliorer un peu. Au total, 31 titres.

    Le livret/digipack est illustré par Benjamin Carré et Jérôme Alquié. Je dois dire qu'ils ont fait un travail vraiment formidable, un véritable écrin pour les musiques ! J'espère que les fans apprécieront le résultat final.

    Quel est votre parcours professionnel et musical ?

    DC. — J'ai fait un peu de clarinette dans l'enfance et j'ai appris la guitare en autodidacte à l'adolescence. Je me suis intéressé très tôt aux techniques d'enregistrements et de mixage, ainsi qu'à la composition et aux arrangements. J'ai passé un DEUG et une licence de musique à la faculté de Poitiers, puis le CAPES d'éducation musicale. Je suis aujourd'hui professeur de musique en collège.

    Merci beaucoup, Laurent et David, d'avoir accepté de répondre à mes questions.

    (Questions et réponses échangées par écrit en juin et juillet 2013.)

    © Hervé Lesage de La Haye, 2013.

    jeudi 13 juin 2013

    La musique d'Ulysse revient, enfin

    L'événement

    Ulysse 31, peut-être l'une des séries de dessins animés les plus riches et les plus excitantes de tous les temps, a marqué plusieurs générations de spectateurs par ses qualités de mise en scène, par son scénario qui mêle habilement l'Odyssée d'Homère, les mythes de l'antiquité grecque et les univers de la science-fiction, et par un enveloppement sonore où la musique s'impose, ample, inventive, surprenante — déployant une partition qui tranche nettement sur la production de l'époque. Des pages d'un rock assumé, avec solos de guitare électrique, côtoient des pièces orchestrales, quelques envolées disco prudemment dosées et surtout, d'envoûtantes plages psychédéliques, déjà d'un autre temps en 1981, mais qui ont tout leur sens dans ce récit dont l'ambition est de relier les siècles.

    Deux inconnus, Denny Crockett et Ike Egan, qui n'ont jamais fait de dessin animé avant et n'en feront plus ensuite, signent cette musique. Haïm Saban et Shuki Levy, compagnons de route de Jean Chalopin et futurs auteurs-compositeurs attitrés de toutes les productions de la société DIC (Inspecteur Gadget, Jayce et les conquérants de la lumière, Les Entrechats, MASK...) signent les génériques et écrivent dans l'ombre quelques musiques additionnelles qui viennent parfaire l'ensemble.

    Mais le monde de la bande originale de dessin animé pour la télévision donne rarement la chance à la musique de vivre en dehors du petit écran. Hormis 8 minutes d'extraits (de Saban et Levy uniquement) perdus dans un album de chansons, en 1982, la musique d'Ulysse 31 s'est tue pendant trois décennies. Il y a eu, entre temps, quelques rendez-vous manqués, que nous évoquerons. Et puis le disque tant attendu est venu. C'est fait. Justice est enfin rendue à cette bande si originale car depuis début juin 2013, il est possible d'acheter, par correspondance uniquement (je veux dire, sur Internet, et plus précisément, ici) le disque suivant.


    Ulysses 31, original soundtrack, musique composée et arrangée par Denny Crockett et Ike Egan, Expert Music LLC, 2013. Réf. EMC 17

    Ses 19 pistes rassemblent pas loin d'une heure de musique, dont certaines pages inédites jamais entendues dans le dessin animé, ainsi qu'une chanson de générique qui n'a pas été retenue. Le voyage est tout simplement extraordinaire... Uniquement consacré à la partition Crockett-Egan, le disque souligne la différence de style radicale qui la sépare des musiques de Saban-Levy, très en-deçà. On en vient à se demander si Crockett et Egan n'est pas un pseudonyme qui couvrirait l'improbable collaboration de quelques musiciens-stars désoeuvrés, qui venant du hard-rock, qui du rock psychédélique, qui du jazz, pour enregistrer discrètement ces pages qui mêlent la légèreté et l'épique, la mélodie et l'atonal, la variété et l'expérimental. Seul bémol : l'enchaînement des pistes 9, 10 et 11, présentant toutes les trois un montage de pièces calmes, sentimentales ou guillerettes, avec de belles et de jolies choses isolément mais qui, sur une durée de quinze minutes, sont un peu le tunnel de ce CD. Mais il suffit d'écouter les pistes dans le désordre pour y remédier.

    Publié par Expert Music LLC, un label américain, ce disque est né de la patience et de l'obstination d'un Belge, Laurent Dobbelaere, dont on peut lire une interview ici signée Olivier Putschkar. On y apprend, entre autres, les raisons de cette parution si tardive. Sur son site consacré à Ulysse 31, Olivier Putschkar propose également une critique du CD et soulève trois remarques négatives que je veux commenter.

  • Le montage. — La bande qui a été utilisée pour produire le CD n'est pas le master studio, mais une bande déjà mixée au début des années quatre-vingt pour un projet avorté d'album 33 tours. Comme c'était l'usage à l'époque, plusieurs morceaux de la bande originale étaient mis bout à bout pour constituer chacune des pistes du disque ; la bande contient donc plusieurs séquences de musique déjà mixées où s'enchaînent presque à chaque fois deux, trois ou quatre morceaux. Pour ma part, je trouve ce travail de montage remarquablement bien pensé et exécuté ; à aucun moment je n'ai eu l'impression que le début ou la fin d'un morceau était sacrifié.
  • Le mastering. — Il faut rendre à César ce qui est à César : cette bande de seconde ou troisième génération qui a permis la fabrication du CD n'est pas exempte de défauts, notamment de bruit de fond. Le niveau sonore du CD, élevé, suggère qu'un compresseur a été utilisé de manière sans doute exagérée à un stade ou un autre de la préparation (moment où la bande a été enregistrée ? numérisation de la bande ? mastering du CD ?). Mais rendons également à Zeus ce qui est à Zeus : jamais, ni sur CD, ni dans la série elle-même, on n'avait entendu cette musique dans d'aussi bonnes conditions sonores.
  • Le contenu du disque [modifié le 14/06]. — Non, toute la musique d'Ulysse 31 n'est pas présente, et quelques manques sont cruels, à commencer par la pièce héroïque entendue dans le premier épisode quand Ulysse affronte et vainc le cyclope, pourtant l'une des plus belles de toutes. Concernant cette pièce, la critique d'Olivier Putschkar semble suggérer qu'elle a été omise parce qu'il s'agit du réarrangement d'une pièce préexistante (« The Battle in the Snow », de MECO) dont Denny Crockett et Ike Egan ne sont sans doute pas les auteurs, et dont ils ne pouvaient donc pas céder les droits. C'est aussi ce que l'on peut imaginer en lisant le site de David Colin, qui a participé à la préparation du CD ; mais David Colin m'a confirmé que ce morceau est tout simplement absent de la bande. Personnellement, cette absence est mon principal regret et peut-être même le seul.

    Alors ? Alors les choses sont simples. En matière de bande originale, je connais la force avec laquelle l'amateur peut ressentir le désir d'exhaustivité ; je sais aussi que le disque, pour mille et unes raisons, n'y répond presque jamais. Ici, il n'y répond pas, c'est ainsi. Mais le voyage dure une heure, ce qui est généreux, et riche en découvertes. Nous avons donc ici, publié de manière presque confidentielle, sous une jaquette à l'esthétique discutable, un disque que je tiens pour le plus important dans le domaine de la musique de dessin animé depuis dix ans. Dont acte.

    Qui sont Crockett et Egan ? Qui sont Laurent Dobbelaere et David Colin, les artisans de cette parution inespérée ? J'y reviendrai dans un prochain billet. Entre temps, je vous propose de creuser un peu plus la discographie d'Ulysse 31 et de comparer le CD paru cette année avec ceux qui l'ont précédé, quitte à jouer les fossoyeurs à l'occasion.

    2001 : musiques perdues dans l'espace

    « Lorsque nous avons choisi d'éditer en CD les musiques d'Ulysse 31, nous savions que les masters originaux étaient perdus. » C'est sur cette affirmation (dont l'avenir a montré ce qu'il fallait en penser) que commence le mot de l'éditeur Loga-Rythme, au début du livret de ce CD, et c'est sur ce principe qu'a été construit le disque le plus frustrant de la discographie : faute de tout autre matériel, l'éditeur a utilisé la bande-son de la série pour reconstituer, fragment par fragment, l'essentiel de la bande originale. Travail revendiqué comme « titanesque », mais travail inutile et aucunement satisfaisant pour l'auditeur. Ironie suprême : parmi les 35 musiques reconstituées figurent 5 pistes qui ont connu une parution en vinyle en 1982 et qu'il aurait suffi de reprendre sur ce support.

    Le résultat, pénible à écouter car de très faible qualité sonore, miné par la présence de bruitages et par certaines erreurs ou imprécisions dans le montage, a été pendant exactement douze ans la seule référence existante pour qui voulait écouter la musique d'Ulysse 31. C'est peut-être le disque le plus vendu de tout le catalogue Loga-Rythme, qui comptait pourtant des réalisations beaucoup plus professionnelles.

    Il appartient aujourd'hui à un passé révolu.

    Ulysse 31, collection « Animé classique », Loga-Rythme, 2001. Réf. : LR-677011

    2012 : nouveau naufrage

    En 2012 paraissait un disque médiocre, pour ne pas dire honteux, à l'image de la collection « Télé 80 » dans laquelle il s'inscrit et qui ne mérite pas qu'on s'y attarde. Ce disque mélange divers morceaux et chansons tirés des deux albums consacrés à Ulysse 31 qui sont parus en vinyle en 1981 et 1982, mal numérisés, mal reproduits, ainsi que plusieurs pistes directement copiées (volées ?) depuis le CD de Loga-Rythme.

    Cela étant indiqué, ce disque est aussi le seul CD à proposer les six extraits de la bande originale d'Ulysse 31 (pour une durée de 8'10 environ) à avoir jamais paru sur vinyle en France. Cinq font partie des pièces « reconstituées » par Loga-Rythme, déjà mentionnées ci-dessus. Ces morceaux, composés par Haïm Saban et Shuki Levy, comportent deux perles (« La Sirène » et « Changement de temps ») et des pages plus dispensables. « La gloire finale » n'a pas été utilisé dans la série ; quant à « Pot-pourri », il n'apparaît qu'une seule et unique fois dans la bande-son, au moment où Ulysse et les siens, à la fin du dernier épisode, amorcent leur retour sur Terre.

    Le CD reproduit désagréablement les craquements du vinyle. Personne ne semble être parvenu à mettre au jour les enregistrements sur bande, si tant est qu'ils aient été conservés.

    Ulysse 31, collection « Télé 80 », XIII Bis Records, 2012. Réf. : 0022641031

    2001-2013 : écoute comparée

    Trois CD contenant des musiques d'Ulysse 31 se sont donc succédés. Mais une partie des contenus se recoupent : le CD de Loga-Rythme (2001) propose une reconstitution des musiques de Crockett et Egan, récemment parues chez Expert Music dans leur enregistrement d'origine, mais aussi de quelques musiques de Saban et Levy, dont les versions jadis parues en vinyle ont été reprises en 2012 dans la collection « Télé 80 ». Je vous propose donc, pour y voir plus clair, une écoute analytique des deux principaux CD (celui de 2001 et celui de 2013) pour mettre au jour les morceaux communs et les inédits. Pour commencer, prenant pise à piste le disque de Loga-Rythme, je vais indiquer si une meilleure source CD permet d'écouter les morceaux concernés.

    – Les pistes contenant des chansons, qui ne m'intéressent pas ici, apparaissent en grisé.
    – Apparaissent sur fond rouge clair les pistes « inédites », c'est-à-dire reconstituées sur le CD de Loga-Rythme mais absentes des CD parus de façon postérieure.
    – Enfin, pour vous permettre de vous faire une idée des différences de qualité sonore, j'ai inclu dans le tableau quelques extraits à écouter tirés de ces trois CD.

  • Contenu du CD Loga-Rythme — LR-677011
    Correspondance sur la meilleure source CD disponible


    Ulysses 31 Original Soundtrack (OST)

    Ulysse 31, coll. « Télé 80 » (T80)
    1.Prologue
    2.Ulysse (générique de début - version TV)
    3.L'emprise des dieuxOST4.Eternity's End A
    4.La deuxième archeOST12.Fragment inédit
    + Forewarning A
    5.La planète perdue OST8.Action Theme B
    6.Le centre de recherchesInédit
    7.En route pour Squalopolis !OST4.
    8.
    Eternity's End B
    + Action Theme A (fragment)
    8.MystèreOST16.The Kingdom of Hades A
    9.Heureuse rencontreOST11.Memories of Happiness C
    10.Thème de Nono OST15.Nono A
    11.ÉchappatoireOST12.Forewarning B
    12.Ulysse (générique de début - version 45 tours)
    13.Ulysse rencontre UlysseT8017.Ulysse rencontre Ulysse
    14.L'énigme du SphynxOST13.
    16.
    Cosmic Terror B + Kingdom of Hades B (fragment)
    15.Inquiétude
    + Cosmic Terror A (fragment)
    OST13.Cosmic Terror D
    16.VictoireOST18.A moment of Peace A
    17.Thème des dieuxOST5.The Gods Spell B
    18.L'oracleOST6.Territory of the Gods A
    19.Chronos, maître du temps T8019.Changement de temps
    20.Récits et légendesInédit
    21.Le labyrinthe du MinotaureOST6.Territory of the Gods B
    22.L'épreuve d'HercronOST16.The Kingdom of Hades B
    23.Ulysse 31 (générique de fin - version 45 tours)
    24.Harmonie universelleOST18.A moment of Peace B
    25.La mort de ThoasOST9.Loneliness B
    26.Thème de ZotraOST11.Memories of Happiness A
    27.Mondes étrangersOST3.Clouds of Twilight
    28.Danger imminentOST14.
    13.
    Danger B
    + Cosmic Terror C
    29.La malédiction des dieux OST5.Fragment inédit
    + The Gods Spell A
    + The Gods Spell D
    30.Le réveil des compagnonsOST10.Romantic / Love Theme D
    31.TristesseOST9.
    10.
    Loneliness C + Romantic / Love Theme A
    32.Ulysse revient (2e générique - version 45 tours)
    33.PoursuiteOST1.Opening Theme B
    34.L'attaque des tridentsOST7.Battle Sequence
    35.Le vieux vaisseau Inédit
    36.La cité de CortexT8015.Traffic dans l’espace
    37.Le palais de MinosOST6.Territory of the Gods B
    38.Les SirènesT8018.La Sirène + inédit
    39.Les adieuxOST9.Loneliness D
    40.Retour sur TerreT8013.Pot pourri
    41.Ulysse (karaoke)
    42.Ulysse 31 (karakoke)
    43.Ulysse revient (karaoke)

    On le voit, douze ans après la parution du CD bricolé par Loga-Rythme, l'immense majorité de son programme peut maintenant être trouvé ailleurs, avec une qualité sonore bien supérieure. Seules trois pistes demeurent totalement inédites, « Le centre de recherches », « Récits et légendes » et « Le vieux vaisseau », ce qui représente environ 4 minutes de musique ; à quoi il faut ajouter deux fragments brefs, qu'on entend au début de « La deuxième Arche » et de « La malédiction des dieux ». Ces morceaux sont vraisemblablement absents de la bande conservée par Denny Crockett.

    C'est évidemment le cas des 5 compositions de Haïm Saban et Shuki Levy, mais celles-ci sont disponibles sur le CD de la collection « Télé 80 » (sur fond jaune). La mélodie qui prolonge la piste « La Sirène » (durée : environ 50 secondes) est, très certainement, une autre composition de Saban et Levy, inédite.

    Entre autres bizarreries, on constate maintenant que les pistes 21 et 37 de Loga-Rythme sont en réalité deux passages du même morceau, et que la coda de la piste 7 (« En route pour Squalopolis ») est un fragment tiré d'une autre pièce. Dans beaucoup de cas, la comparaison entre ce CD et la BO parue chez Expert Music montre que les reconstitutions de Loga-Rythme sont souvent très partielles : introduction écourtée, reprises coupées, sections entières manquantes. La correspondance que j'indique entre les deux éditions ne signifie donc pas que les morceaux sont identiques dans leur durée ou dans leur déroulement.

    Détail étrange, sur plusieurs morceaux (c'est flagrant sur le thème de Nono, par exemple), on constate que la vitesse de défilement est plus rapide chez Expert Music que chez Loga-Rythme. Cela suggère qu'au moment où a été mixée la bande qui sert de master au CD de Expert Music, certains morceaux ont été lus à une vitesse trop élevée. Il faudrait pouvoir comparer avec les masters plus anciens (mais très abîmés) conservés par Denny Crockett pour le déterminer avec certitude.

    Pour plus de lisibilité et pour permettre des renvois plus précis, j'ai indiqué le découpage en sections (numérotées de A à E) des pistes qui comportent des morceaux utilisés de façon indépendante dans la bande-son.

    Contenu du CD Expert Music LLC — EMC 17 Correspondance sur le CD de Loga-Rythme
    1.Opening theme
    (Vocal: Denny Crockett)
    A  0:00–1:48
    B  1:49–fin33. Poursuite
    2.Cleared for Take-OffInédit
    3.Clouds of Twilight27. Mondes étrangers
    4.Eternity's EndA  0:00–1:003. L'emprise des dieux
    B  1:00–fin7. En route pour Squalopolis !
    5.The Gods SpellA  0:00–1:18 29. La malédiction des dieux
    B  1:18–2:3817. Thème des dieux
    C  2:38–3:43 Inédit
    D  3:43–fin29. La malédiction des dieux
    6.Territory of the GodsA  0:00–0:5518. L'oracle
    B  0:56–fin21. Le labyrinthe du Minotaure
    37. Le palais de Minos
    7.Battle Sequence34. L'attaque des tridents
    8.Action ThemeA  0:00–1:26 Inédit
    B  1:26–fin 5. La planète perdue
    9.LonelinessA  0:00–1:23Inédit
    B  1:23–3:0425. La mort de Thoas
    C  3:04–3:4231. Tristesse
    D  3:42–4:4639. Les adieux
    E  4:46–finInédit
    10.Romantic / Love ThemeA  0:00–1:3031. Tristesse
    B  1:30–2:38Inédit
    C  2:38–4:52Inédit
    D  4:52–fin30. Le réveil des compagnons
    11.Memories of HappinessA  0:00–1:0426. Thème de Zotra
    B  1:05–2:00Inédit
    C  2:01–fin9. Heureuse rencontre
    12.ForewarningA  0:00–0'454. La deuxième arche
    B  0:46–fin11. Échappatoire
    13.Cosmic TerrorA  0:00–1:18Inédit
    B  1:18–2:0314. L'énigme du Sphynx
    C  2:04–2'5228. Danger imminent
    D  2:52–fin15. Inquiétude
    14.DangerA  0:00–0:38 Inédit
    B  0:38–fin28. Danger imminent
    15.NonoA  0:00–2:30 10. Thème de Nono
    B  2:29–finInédit
    16.The Kingdom of HadesA  0:00–1:328. Mystère
    B  1:32–fin22. L'épreuve d'Hercron
    17.VictoryInédit
    18.A Moment of Peace
    / Dawn of a New Day
    A  0:00–0:2616. Victoire
    B  0:26–1:1024.Harmonie universelle
    C  1:11–2:37Inédit
    D  2:37–finInédit
    19.Legacy of a HeroInédit

    Les inédits sont nombreux, très nombreux (15 morceaux sur 44), ce qui souligne s'il le fallait ce que la tentative désespérée de Loga-Rythme avait d'inachevé. Toutes les pièces inédites ne sont pas utilisées dans la bande sonore de la série, mais cela ne préjuge en rien de leur qualité : elles s'inscrivent dans l'ensemble très cohérent qu'est cette bande originale et qui s'impose comme un classique. Concernant ce disque, le seul détail curieux est la différence de vitesse de défilement que j'ai mentionné plus haut, sur laquelle les explications viendront peut-être.

    Un travail reste encore à faire : l'inventaire complet des musiques que l'on entend dans la série, pour identifier les potentiels inédits, absents de ces trois CD. Il y en a peut-être.

    Très prochainement, je reprendrai la plume pour vous parler des compositeurs de cette bande originale et tenter de répondre à une question plus vaste qu'il n'y paraît : qui a écrit la musique d'Ulysse 31

    © Hervé Lesage de La Haye, 2013.